Le poche qu'on aime ceté été

"Nous détestions le thé avant que tout cela n'arrive. Je buvais du chocolat et Eva évitait la caféine, mais à présent les sachets de thé éventé de notre mère sont l'une des rares gâteries qui nous apporte un peu de bien-être. [...] Si on retire l'agrafe qui ferme le sachet et qu'on tamise le thé dans un bol, on s'aperçoit qu'il ne faut qu'une pincée, juste un peu de poussière de thé, pour transformer de l'eau bouillie en un liquide légèrement parfumé dans lequel flotte un soupçon de poudre, et c'est comme une sorte d'alchimie qui civilise l'eau, donne vie au fantôme – au moins – du thé. "

A dix-sept et dix-huit ans, Nell et Eva vivent dans la maison familiale, au cœur d'une forêt. Tout ce qui fait le confort moderne a disparu : électricité, eau courante, essence… Les rares habitations autour de la leur sont désertées et toutes les communications avec l'extérieur sont coupées. Elles vivent donc en autarcie, espérant que bientôt, tout reviendra à la normale. Eva pourra intégrer l'école de danse dont elle rêve et se mouvoir à nouveau au son de la musique, tandis que Nell entrera à Harvard... En attendant, chacune travaille à préparer la suite : l'aînée pratique en silence dans son studio tandis que la plus jeune lit chaque entrée de l'encyclopédie de la maison… Jusqu'à ce que leurs parents disparaissent. Il leur faut alors surmonter le chagrin tout en essayant de survivre à deux. Mais la nature est parfois rude et les prédateurs ne sont pas forcément là où on le croit…

Un texte magnifique ! Best-seller dès sa parution aux Etats-Unis en 1996, Dans la forêt est un véritable bijou. Nell consigne dans son cahier les événements à peine perceptibles qui ont mené à cette situation post-apocalyptique. Elle y écrit l'espoir, sa relation avec sa sœur et la façon dont elles survivent, d'abord avec les réserves de leurs parents, puis en se débrouillant par elles-mêmes. Toujours avec une grande sensibilité, elle parle d'amour et de souffrance, des jours qui passent et se ressemblent, de la nature apprivoisée et des défis qu'Eva et elle rencontrent. Une écriture fluide et entraînante qui sert un roman d'apprentissage magistral.  Le poche du fond du rayon

George Dawson (1898-2001), Afro-Américain petit fils d'esclave, n'a jamais su lire ni écrire. Parce qu'il y a des choses plus urgentes à savoir pour survivre. C'est à l'âge de 98 ans qu'il décide, un peu par hasard, de réintégrer l'école pour y apprendre ces bases de notre société moderne. Un journaliste s'intéresse alors à cet homme au destin hors du commun.

"Ce matin-là, Richard me demande soudain :
- Pour vous, cette tasse est à moitié vide ou à moitié pleine ?
- Je vois simplement que j'en ai assez, dis-je. Alors c'est parfait pour moi. "


Au fil des entretiens avec le journaliste Richard Glaubman, le vieil homme raconte sa longue vie de labeur, de son enfance à carder la laine avec sa grand-mère à ses boulots de garçon de ferme, ouvrier ou jardinier. Véritable hobo forgé à l'école de la vie, il vérifie les principes hérités de ses aïeux au gré des rencontres et des expériences. C'est ainsi que, dépourvu d'informations, de toute influence politique ou médiatique, il regarde passer avec sagesse et humilité ce siècle orageux de l'histoire américaine, marqué par la ségrégation raciale et les guerres.

"Je vois le temps depuis un siècle ; répliquai-je. Je sais ce que je vois.
Aujourd'hui, les gens allument la télévision pour savoir le temps qu'il fait, alors qu'il leur suffirait d'ouvrir la fenêtre et de mettre le nez dehors ! "


Un livre à ranger au côté de Richard Wright, James Baldwin ou Ernest J. Gaines, tant il dégage une force incroyable, une leçon d'intégrité, de courage et d'optimisme.

Le poche qu'on aime en juin

« Voilà comment se terminent les dix années passées dans cet appartement. Des années d'une confusion joyeuse et palpitante. Des années d'excitation et d'angoisse, de départs à l'école, de réunions politiques, d'arrestations. La table du salon où Darius écrivait, le mur marqué par la taille des enfants, le pied de vigne planté en bas du balcon et qui atteint maintenant le deuxième étage. Dix ans ! Et dans moins de quarante-huit heures, tout cela deviendra souvenir. Mon corps quittera ce lieu, une longue et irréversible déchirure que son âme n'acceptera jamais. »
 
Avec cette épique saga familiale, Negar Djavadi nous livre un peu sa propre histoire à travers le personnage de Kimia, fille cadette d'une famille d'intellectuels opposante au Shah puis à Khomeiny qui, à l'âge de neuf ans, est contrainte de fuir l'Iran.
 
Dans un style très oriental, ce roman foisonnant, joyeusement bordélique et tumultueux, nous éclaire sur l'histoire complexe et souvent incomprise du peuple iranien. Kimia raconte, au fil de ses pensées, les anecdotes sur sa famille et ses ancêtres, la vie et les coutumes perses, l'opposition brillante et courageuse de son père, la révolution, la désillusion, la fuite, sa jeunesse et sa reconstruction difficile ici, en France.
 
Vibrant témoignage de la souffrance provoquée par l'exil et le déracinement, Désorientale est un premier roman touchant et prometteur.
 
Denis

Désorientale, Negar Djavadi, Piccolo, 11€


Le poche du fond des rayons


« Une fois remonté à la maison, j'ai vu que mon père avait mis son travail de côté, et puis étalé des journaux sur la table. Il avait posé des assiettes et des tasses et des soucoupes sur la table et il était en train  de préparer le petit déjeuner. Je lui ai montré les pierres et les coquillages et le morceau de bois, et il a dit : « ils sont magnifiques, tout ce que tu as trouvé est magnifique. Mets-les sous le robinet et regarde chaque chose attentivement. C'est comme ça qu'on apprend à écrire – en regardant tout attentivement. »
 
Sur la plage on trouve des trésors, et dans les librairies des pépites. En voici une.
 
L'histoire est contée par Adam, un enfant de 10 ans qui va passer quelque temps avec son père, un écrivain sans le sou, un peu fantasque, très à l'écoute et désireux de transmettre à son fils sa passion pour l'art, l'écriture, et l'amour des choses simples de la vie. On oublie parfois combien il est important de s'arrêter, de s'accroupir et de regarder les petits cailloux et les coquillages. William Saroyan nous ramène délicatement à ce regard d'enfant, à ce temps qui défilait différemment, et nous offre une jolie image d'un père présent, aimant et dont le caractère un peu fou n'est que le reflet de la joie brûlante d'être vivant.
 
Un bijou à lire et à offrir à tout futur, nouveau ou vieux papa !

 Papa tu es fou, William Saroyan, Zulma, 7,95 €

 

"J'ai su. J'ai su dès la naissance de Thadée que j'étais sauvée et que le nourrisson que je serrais contre mon sein était d'une race supérieure. Ne m'avait-il pas, tout juste expulsé de mes entrailles et vaguement débarrassée de son méconium, scrutée d'un œil étonnamment clair et sagace ? Et Zachée, un an plus tard, ne s'était-il pas avéré plus grand et plus gros que la moyenne des nouveau-nés ? À tel point que mon obstétricien, qui était aussi un ami de Jérôme, avait salué sa naissance par un " Bigre ! " enthousiaste et perplexe. "

Mylène vit avec Jérôme, avec qui elle a eu trois enfants : Thadée, Zachée et Ysé. Ses aînés, deux garçons, sont maintenant de jeunes adultes. Brillants, athlétiques et d'une grande beauté, ils ont toujours suscité l'admiration autour d'eux, particulièrement dans le milieu du surf, qu'ils pratiquent quotidiennement. Leur mère est folle d’eux, particulièrement de Thadée. Aussi, lorsque celui-ci, parti surfer à la Réunion, perd sa jambe, c'est tout le noyau familial qui éclate. Peu à peu, les masques tombent et le vrai visage de Thadée se révèle…

Rebecca Lighieri livre un roman stupéfiant, véritable thriller psychologique qui nous plonge dans l'histoire d'une famille bourgeoise bien sous tous rapports qui voit son édifice s'écrouler à la suite d'un accident. Ce sont ainsi tous ses travers qui font surface : jalousie, mensonges et manipulation. La force du récit tient en partie de la narration alternée : chaque chapitre est écrit du point de vue d'un personnage différent. Mylène en bourgeoise insupportable, Thadée en garçon suffisant, Zachée qui croque la vie à pleines dents… Une construction fascinante qui nous plonge progressivement au cœur de l'intrigue, faisant de ce texte un page-turner obsédant. À ne pas manquer cet été !

Les garçons de l'été, Rebecca Lighieri, Folio, 8€30

Le poche du fond du rayon :

"Il a quelque chose en tête, il va peut-être me demander de devenir un de ses livreurs. Bon Dieu, je pourrais faire ça. Déposer de la coke et de l'herbe à la porte des gens. Il me laissera peut-être conduire un de ses 4x4. Je pourrais me balader en ville, écouter des CD et apporter aux clients leur drogue quotidienne, qu'ils échangeraient contre leurs allocations chômage. Ça ne me pose aucun problème. Que je dise oui ou non, quelqu'un le fera. Mon refus au nom de la morale ne mettra pas fin tout d'un coup au problème de la drogue dans cette ville détruite. […]
– Jake, je veux que tu tues ma femme. "


Jake a perdu son travail à la suite de la fermeture de l'usine locale. Sa petite amie est partie avec un vendeur de voitures et on lui a coupé sa télé. Bientôt, il ne touchera plus le chômage. Son bookmaker lui propose alors un petit boulot : tuer sa femme. Après réflexion avec sa conscience, il se dit qu'il n'a, après tout, pas grand-chose à perdre et accepte la proposition en échange d'argent et de la suppression de ses dettes de jeu. Rapidement, il s'aperçoit qu'assassiner des gens est finalement un bon moyen de régler ses problèmes. Enfin, jusqu'à un certain point...

Un livre qui ne paye pas de mine, et pourtant… on suit avec bonheur les tribulations de ce quadragénaire qui s'enlise dans une joyeuse illégalité. Aussi grinçant que réjouissant, ce roman décalé à l'humour cynique est un régal !
apparaître deux réalités. L'écriture est précise, douce et plonge le lecteur dans les pensées du jeune homme, permettant d'assister à son progressif détachement du monde.


Un petit boulot, Iain Levison, Liana Levi, 10€

Le poche qu’on aime en Avril :
 

"La loi, qui connaît mieux la vie qu'on ne le dit parfois, a prévu des cas comme ça. Elle dit que lorsqu'on est le père, la mère, le frère, la sœur, l'enfant ou le conjoint de l'auteur d'un crime ou d'un délit, on ne peut être puni pour ne pas l'avoir dénoncé. Que se taire n'est pas un délit pénal mais un conflit moral qu'il appartient à chacun de résoudre comme il peut. "

1977, Agnès Le Roux, 29 ans, est portée disparue. Le principal suspect est son amant, Maurice Agnelet, un avocat réputé. Si les proches de la jeune femme considèrent qu'elle a été assassinée, son corps n'est pourtant jamais retrouvé malgré une enquête minutieuse, et le suspect a un alibi puisque sa seconde maîtresse indique avoir été avec lui au moment de la disparition. Il bénéficie d'un non-lieu. En 2000, l'affaire est réouverte et après plusieurs condamnations et libérations successives, il est finalement libéré en 2013. Un an plus tard, lors d'une audience au tribunal de Rennes, son fils Guillaume accuse son père de l'assassinat d'Agnès Le Roux, affirmant avoir reçu des confessions de ses parents. Maurice Agnelet est finalement condamné à 20 ans de réclusion.

Après avoir assisté au dernier procès, Pascale Robert-Diard, journaliste dans l'émission de radio "Chroniques judiciaires " sur France Culture, a rencontré Guillaume Agnelet. À partir de leurs échanges, elle a rédigé La déposition, qui retrace l'histoire de cette affaire du point de vue du fils du coupable. Elle reconstitue toutes les années de Guillaume passées à exister dans l'ombre du père, à douter, à se voiler la face et à défendre cet homme dont il a longtemps cherché la reconnaissance, avant d'en avoir peur. Porté par une écriture incisive, La déposition se lit comme un roman noir, et l'on est saisi par ce personnage qu'est Guillaume, taraudé par la peur de briser sa famille en révélant son secret ou maintenir les apparences en se taisant.

La déposition, Pascale Robert Diard, Folio, 6€60

Le poche du fond du rayon :

"Mes parents sont inquiets. Je m'en rends compte. Ma mère surtout. Quand je tourne les yeux vers elle, je m'aperçois qu'elle est en train de m'observer. Il y va de mon intérêt présent et futur de la rassurer autant que possible. Mais comment faire ? Comment faire pour qu'une mère cesse de s'inquiéter pour son fils quand elle a toutes les raisons de s'inquiéter pour son fils ? "

Frédéric est un garçon singulier. À dix-sept ans, il a de graves problèmes de communication qui l'enferment progressivement dans un monde qui n'appartient qu'à lui. Sa seule manière de comprendre son entourage est d'enregistrer ses paroles avec un dictaphone et de les retranscrire à l'écrit. Après Paris, Oslo et Berlin, il atterrit en Israël avec sa famille. En découvrant l'hébreu, langue qui s'écrit à l'envers et ne se conjugue pas au présent, il croit pouvoir améliorer sa compréhension du langage. Il va alors partir à la rencontre des habitants de Tel-Aviv pour comprendre leur histoire et la relation qu'ils entretiennent avec leur territoire.

A travers un personnage singulier et attachant, l'auteur mène une réflexion sur la notion de territoire, d'identité et de langage. Il nous emmène sur les traces de l'histoire d'Israël en y mêlant l'histoire personnelle de Frédéric, dans une narration alternée entre l'adolescent et son père qui laisse apparaître deux réalités. L'écriture est précise, douce et plonge le lecteur dans les pensées du jeune homme, permettant d'assister à son progressif détachement du monde.

J'apprends l'hébreu, Denis Lachaud, Babel, 7€
70

Le poche qu’on aime en Mars :
 

« On me demande un certificat « d’aryanité » pour exposer ou enseigner, car j’ai été licencié au motif de mes origines de « juif galicien ». Je n’ai pas daigné produire l’acte de naissance qui m’aurait rendu à une filiation plus à la mode. Quand bien même je serais juif et natif de Galice, je ne vois pas en quoi je serais un être humain inférieur à un protestant de Basse-Saxe. Lécher les bottes sales des hommes de pouvoir n’a jamais été dans mes habitudes alimentaires. »
 
Quel lien entre Carl, peintre alcoolique, homme détruit par la guerre, vivant désespérément seul dans le sud de la France, loin de son fils Josh, lui-même présentateur vedette d'une émission de téléréalité à Chicago, et cette mystérieuse Magda, étudiante à l'école d'art du Bauhaus dans l'Allemagne des années 30 ? La découverte récente d'un tableau spolié par les Nazis pourrait bien être la clé du mystère. Ce portrait du père de Carl par le peintre Otto Dix soulève bien des questions sur son passé. L'enquête est lancée...
 
Et le lecteur est ferré !
Yannick Grannec parvient à nous captiver avec cette histoire feuilletonesque en va-et-vient, ce roman foisonnant, érudit et à la construction épatante. Véritable hommage à l'art, à la passion sous toutes ses formes et à la drôle de danse qu'est la vie, Le bal mécanique, dont le titre est emprunté à un tableau de Paul Klee, est comme l’œuvre de ce grand peintre : bien pensé sans être bien-pensant, vif et coloré, libre et inspiré.

Amour monstre, Katherine Dunn, Gallmeister, 11€80

Le poche du fond du rayon :

« J’ai un petit d’homme dans les mains et je suis en train de lui raconter la vie. J’adore faire ça, parce que les bébés répondent volontiers si on les écoute. Je sais écouter, j’ai appris. Interrompre un nouveau-né qui s’adresse pour la première fois au monde, c’est criminel. […] Moi, j’écoute la peau. La peau livre les secrets. Prenez un bébé dans les mains et fermez les yeux. Oubliez que vous avez peur parce que vous croyez que vous allez le casser. Fermez les yeux et écoutez la peau, les muscles, l’ondulation des chairs. Laissez parler votre peau et laissez la peau du nouveau-né vous répondre. Vous entendrez une sonate de peau. »
 

Béatrice est auxiliaire de puériculture dans une maternité et rend visite, chaque jour, aux femmes qui viennent d’accoucher. Certaines sont heureuses, beaucoup sont un peu perdues, d’autres ont vécu un accouchement difficile. Chaque jour, elle tente de leur apporter un peu d’humanité, de réconfort. Chambre 2, chambre 4, chambre 11… Chacune d’elle a son histoire, que nous transmet Julie Bonnie. En parallèle, Béatrice conte au lecteur son passé de danseuse nue dans une troupe ambulante, l’apprivoisement du corps et la vie itinérante. Que s’est-il passé pour qu’elle renonce à cette existence nomade et intègre un monde qu’elle espérait « normal » ? Pourquoi l’histoire de ces femmes résonne-t-elle autant en elle ?
 
Comme on le dit, « don’t judge a book by its cover » – ne jugez pas un livre à sa couverture – ici particulièrement kitsch. Julie Bonnie dresse le portrait d’une femme à l’esprit bouillonnant. Empathie pour les patientes, rage face aux comportements de certains soignants ou de situations insolubles, désespoir parfois lorsque les émotions sont trop intenses… C’est un roman bouleversant qui nous est offert et dont la sobriété d’écriture permet une plongée quasi-sensorielle au cœur de l’histoire de Béatrice. Une ode à la puissance du corps féminin et au don de soi.
 
Chambre 2, Julie Bonnie, Pocket, 6€40
 

Le poche qu’on aime en Février :
 

"L'ingénieux couple commença alors à faire des expériences avec des drogues illicites ou prescrites sur ordonnance, des insecticides et, finalement, deux ou trois isotopes radioactifs. Au cours de ce processus, ma mère développa une dépendance complexe à l'égard de certains cocktails de drogues, mais cela ne la gênait pas. Possédant une confiance absolue dans les capacités de Papa à la fournir sans faillir, Lily semblait considérer ses addictions comme un effet secondaire bénin de leur coopération créative.
Leur premier né fut mon frère Arturo, plus connu sous le nom d'Aqua Boy. Ses mains et ses pieds avaient la forme de nageoires qui lui sortaient directement du torse sans bras ni jambes."


Pour sauver la foire dont il a héritée, Al Binewski décide avec sa femme, Lil, de créer lui-même ses propres monstres. Comment ? En exposant Lil, enceinte, à toutes sortes de produits radioactifs et autres drogues dures afin que leurs enfants naissent difformes. Ainsi naît une nouvelle troupe de cirque, chacun ayant sa particularité, sa monstruosité : des sœurs siamoises, un garçon palmé ou encore Olympia, une bossue albinos. Devenue adulte, c'est elle qui raconte l'histoire. Elle vit alors dans un immeuble dont elle est propriétaire et qui abrite sa mère et sa fille. Mais celles-ci ne se connaissent pas et ne savent pas qu'elle est derrière tout ça… Pourquoi Olympia ressent-elle le besoin de les protéger ? Et que sont devenus ses frères et sœurs ? Peu à peu, les mystères de cette famille atypique sont révélés…

Publié originellement à la fin des années 80, voici un chef d'œuvre à nouveau disponible en poche, dans une nouvelle traduction ! Amateurs et amatrices de freaks, il y a ici de quoi ne pas être déçu.e ! Quant aux autres, n'hésitez pas à vous plonger dans l'étrange histoire de la tribu Binewski, texte aussi inclassable que passionnant… Amour monstre est un récit vertigineux aux personnages fascinants et à l'écriture mordante. Pour ne rien gâcher, au-delà du conte de ces êtres anormaux, l'auteure tisse une réflexion sur la norme, la beauté et la place des gens différents dans la société. Un génial ovni à découvrir !

Amour monstre, Katherine Dunn, Gallmeister, 11€80

Le poche qu’on aime en Janvier :
 

« Mon amour, la première fois que je t'ai embrassée j'ai senti un battement d'ailes contre ma bouche. J'ai d'abord cru qu'un oiseau se débattait sous tes lèvres, que ton baiser ne voulait pas du mien. Mais quand ta langue est venue chercher la mienne, l'oiseau s'est mis à jouer avec nos souffles, c'était comme si on se le renvoyait de l'un à l'autre. »

Justine a 21 ans, elle est aide-soignante dans la maison de retraite d’un petit village. Pour les beaux yeux du petit-fils d’une résidente, elle décide de retranscrire la vie de cette dernière dans un cahier bleu. L’histoire d’Hélène et Lucien se dessine alors sur des dizaines d’années : la petite Hélène qui n’arrivait pas à apprendre à lire, sa rencontre avec l’homme qui va changer sa vie, l’amour et la guerre… En parallèle, Justine découvre sur sa famille des vérités qu’elle n’aurait jamais pu imaginer, des secrets que chacun pensait profondément enfouis et qui refont surface alors que la jeune femme tente d’en savoir plus sur la mort de ses parents dans un accident de voiture…

Deux femmes, deux récits alternant deux époques différentes. Un procédé bien connu de nombreux auteurs mais qui continue à faire ses preuves. Valérie Perrin a fait le pari de nous embarquer dans la vie de ces deux personnages avec les sujets chers à toute saga familiale : l’amour au centre, les trahisons, la guerre et les secrets de famille… Une vraie réussite que ce roman à l’écriture simple mais sensible qui tient les lecteurs et lectrices en haleine jusqu’au bout !

Les oubliés du dimanche, Valérie Perrin, Le livre de poche, 7€90


Le poche du fond des rayons :

« Mange, Maria, et tes seins pousseront ! » s'exclamait-elle en abattant la main sur sa poitrine maigre.

Maria riait et mangeait les fruits deux par deux, puis, les graines entre les dents, courait vérifier dans sa chambre : tout ce que disait Tzia Bonaria était, pour elle, la loi de Dieu sur terre. Cependant, durant les treize années où elles vécurent ensemble, elle ne l'appela jamais maman, parce que les mères ne sont pas la même chose. »

L'histoire se passe en Sardaigne dans les années 50. Au centre de ce roman, deux personnages : une petite fille – Maria – et Tzia, une femme sans âge et sans enfant qui l'a recueillie. Maria est la fille d’« anima », la fille d'âme de Tzia, ce qui signifie que sa mère l'a confiée à elle pour s'en occuper. On apprend alors que c'est une pratique régulière en Sardaigne à cette époque.Tzia se dit couturière mais Maria en doute de plus en plus au fil du temps et de leur complicité grandissante. Et surtout, elle ne comprend pas pourquoi, la nuit, Tzia est régulièrement appelée et doit s'absenter. Curieuse, elle découvre alors ce que signifie le terme Accabadora et tout ce qu'implique cette pratique…

Michela Murgia nous offre un texte court et précieux, un plongeon dans cette île peu connue de Sardaigne où coutumes ancestrales et magie noire sont bien présentes. Une jolie découverte qui nous donne une belle réflexion sur la vie, la mort et l'amour maternel.

Accabadora, Michela Murgia, Points, 6€30

Le poche qu’on aime en Décembre:
 

« Alors, qu’est-ce qui t’amène, mon vieux ?
- Rien. Je suis juste venu boire une bière avec vous et, peut-être, vous entretenir d’une petite affaire. Rien de grave. Enfin, si on veut.
- Mazette ! Un rendez-vous avec le grand Esoterik Satie, le bon Maître d’Arcueil, pour moi tout seul ? [...]
- Ne vous moquez pas de moi, Monsieur Cendrars. Vous savez pertinemment que je ne suis le maître de rien, pas même de ma triste figure. C’est vous dire...
- Je ne me moque pas de toi, je mesure simplement ma chance. Je sais à qui j’ai affaire.
- Alors, vous en savez déjà sur ce seul point beaucoup plus que moi. »

 

En 1925, en pleine bohème montmartroise, Blaise Cendrars et Erik Satie se retrouvent par hasard au " Chien qui Fume ". Le premier, poète aventurier, revient meurtri et désabusé d'un voyage au Brésil ; le second, compositeur au soir de sa vie, est en mal de reconnaissance et d'amour. Aussi fauchés et avinés l'un que l'autre, ils vont déambuler toute la nuit durant à travers Paris, entre poursuite désespérée de la fantasmatique Biquie et règlement de comptes avec ce voleur de Cocteau...

Dès les premières pages, on ne peut que tomber sous le charme de la gouaille chantante de Cendrars, de la touchante fragilité de Satie, et c'est aveuglément que l'on suit nos deux guides d'un soir dans leurs pérégrinations. Réunis par leur génie autant que par leur sensibilité, ils nous entraînent dans des lieux mythiques de la capitale, de la Closerie des Lilas au Cimetière du Père-Lachaise, en passant par les combles de l'Opéra de Paris, et l'on croise au détour d'une rue Apollinaire, Toulouse-Lautrec ou encore Chagall... Dans ce récit très documenté malgré ses allures de conte, Jean-Paul Delfino nous offre une réelle intimité avec ces doux rêveurs, et peu importe leur quête initiale, car comme le dit Cendrars : "L'essentiel dans un voyage est le voyage lui-même. Jamais le but. " Un livre qu'on a du mal à refermer.

Les pêcheurs d'étoiles, Jean-Paul Delfino, Le passage, 9€50

Le poche qu’on aime en Novembre :
 

« Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l’écrit. La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métamorphose sableuse, si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier- un sablier qui s’écoule grain par grain. La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue. »
 

Aaliyah est une femme de 72 ans aux cheveux bleus, qui habite dans un vieil appartement au cœur de Beyrouth. Excentrique, elle a vécu célibataire la majeure partie de sa vie après un mariage qui s'est très vite terminé et a depuis refusé les carcans de la société libanaise traditionnelle. Son énergie, elle la garde pour les livres, à qui elle porte un amour infini. Libraire pendant des années, y compris pendant la guerre, elle passe désormais une partie de ses journées à traduire en arabe ses auteurs favoris : Kafka, Nabokov ou encore Pessoa. Jamais elle n'est publiée mais cette occupation est pour elle un moyen nécessaire pour vivre un quotidien solitaire et c'est avec douceur qu'elle se plonge dans ses souvenirs...
 
Prix Femina étranger en 2016, ce très joli roman est une ode à la littérature. Truffé de références littéraires, ce texte est l'occasion de découvrir l'histoire du Liban à travers la vie de cette femme qui n'a jamais fui sa ville tant aimée malgré la guerre. Elle raconte la lecture à la bougie quand l'électricité était coupée, le braquage de son appartement, son amitié avec Hannah, son quotidien à la librairie... Une plongée dans la vie d'une femme aussi atypique qu'attachante.

Les vies de papier, Rabih Alameddine, 10/18, 8€10

Le poche du fond des rayons :


« Merde qu'y a-t-il ?
- Je crois que c'est un ours.
- Où ?
- Sur la pelouse. Sous la fenêtre de la cuisine.
- C'est peut-être un des gosses.
- Avec de la fourrure ?
- Quel genre de fourrure ?
- De la fourrure d'ours.
- Il est peut-être mort.
- Ça respire.
J'ai essayé de repousser le revolver vers elle.
"Écoute, j'ai pas la moindre envie de descendre un ours endormi avec un calibre 22 ! Je vais me contenter de le réveiller. Et d'appeler le sheriff."
J'ai ouvert la porte, mais elle l'a refermée.
"Non. Examine-le d'abord. C'est peut-être rien du tout. Peut-être tout simplement un âne.
- Oh merde. Maintenant, c'est un âne. Ça a de grandes oreilles ?
- Je n'ai pas remarqué. »

 

Harriet et Henry Molise vivent dans une maison de banlieue californienne depuis 25 ans. Henry est un auteur quinquagénaire raté, scénariste médiocre qui n'attend plus grand-chose de la vie, sinon un espoir de fuite à Rome où refaire sa vie avec une jolie jeune fille. Harriet, quant à elle, maintient tant bien que mal le foyer en menaçant régulièrement de le quitter. Ils ont quatre enfants, aussi désespérants que leurs parents. Rien ne semble pouvoir troubler cette existence morose, jusqu'au soir où un énorme chien noir, mal élevé et complètement obsédé, fait son apparition dans le jardin familial. Un animal attachant qui va bousculer leur petit monde et faire disparaître ce qui restait de bienséance...
 
Édition limitée de cette petite douceur : profitez-en car le livre est épuisé en poche ! L'auteur qui a inspiré Charles Bukowski est cependant moins trash que ce dernier et nous offre une bonne tranche de rigolade ! Entre l'aîné qui n'aime que les femmes noires tandis que sa mère est un tantinet raciste, la fille qui sort avec un loser pique-assiette, l'avant-dernier persuadé qu'Hollywood n'attend que lui et le cadet qui semble le plus normal de tous, la famille Molise brise avec un certain cynisme tous les clichés de l'American Way of Life. L'énorme chien très vite nommé Stupide achève de briser le stéréotype et d'entraîner les personnages dans des situations aussi farfelues qu'inoubliables. GÉ-NIAL !

Mon chien stupide, John Fante, 10/18, 7€

Le poche qu’on aime en Octobre :
 

« On me demande souvent pourquoi je passe autant de temps dans la rue. La réponse est simple : parce que j’y ai grandi. C’est sale, mais c’est chez moi. Même les impasses les plus sordides du quartier me paraissent belles. Les clochards savent apprécier leur beauté, eux aussi. Ils tiennent à ces rues comme à la prunelle de leurs yeux. La poussière rougeâtre des trottoirs, la boue des parcs où ils passent la nuit se logent dans les plis de leur front et s’incrustent sous leurs ongles. Soleil, crasse, sueur et bibine mêlés. C’est sale. Très sale, même. Et alors ? Ce n’est que de la terre ! Si vous ne trouvez pas que la terre est belle, j’ai de la peine pour vous. Et si vous ne comprenez pas pourquoi ces rues sont uniques, c’est que vous n’avez rien à y faire. Rentrez chez vous et restez-y. »
 

Mazie grandit à New-York dans les années 1910, élevée par sa sœur aînée qui s'occupe aussi de leur petite sœur. Fillette intrépide, éprise de liberté, elle connaît la rue comme sa poche, défie les filles comme les garçons et écrit dans son journal intime une fois par an... jusqu'à l'adolescence, où celui-ci commence à s'étoffer. A vingt-et-un ans, elle qui aime tant parcourir les rues de Manhattan se retrouve coincée au guichet d'un cinéma, loisir en plein essor, observant la faune de la ville, se liant d'amitié avec une jeune religieuse et tombant amoureuse d'un capitaine de passage... jusqu'à la crise économique de 1929. Dès lors, elle croise ses anciens clients sous les ponts et dans les ruelles, sans logement et sans argent et décide de leur venir en aide. C'est là qu'elle se révèle, qu'elle oublie sa solitude.

Ce roman est présenté sous la forme d'une quête : un personnage cherche à retracer la vie de cette fameuse Mazie qui aurait œuvré pour les plus démunis. Interviews d'anciens voisins, de collègues ou encore extraits du journal intime retrouvé qui composent la majeure partie de ce récit en font une œuvre atypique et foisonnante. Mazie est un personnage – totalement imaginaire – attachant parce qu'elle est imparfaite : elle aime un peu trop l'alcool, le monde de la nuit... et parce qu'elle est loyale et généreuse, notamment envers ses sœurs qui ont une place importante dans sa vie. Énorme coup de cœur pour ce texte à l'héroïne inoubliable !
 

Le poche du fond des rayons :
 

« Hello, cochon, lança Prue. Hello, Sly. [...]

La truie était couchée dans son abri sous un toit de tôle ondulée, sur une litière de paille qui brillait d’un or humide. Elle semblait sommeiller. Ses yeux étaient fermés. Un doux grognement irrégulier faisait trembler, comme de la gélatine, tout son corps couvert de soies. [...] Il y avait quelque chose de plutôt digne, trouva [Prue], dans la peau rose violet du ventre enflé de Sly, qui était pleine, dans ses pattes trapues et informes, dans sa queue ridicule et dans ses grandes oreilles alertes. Pendant la semaine qu’elle avait passée dans la proximité des vaches, elle avait appris que les animaux sont dénués de vanité, et elle admirait cela. Bien que – elle sourit en son for intérieur – l’apparence de Sly eût été bien améliorée par une touche de mascara. »
 

À l'automne 1941, dans la campagne de l'Angleterre, trois jeunes filles rejoignent une ferme afin d'apporter leur aide en ces temps où les hommes sont réquisitionnés pour la guerre. Elles sont accueillies par les Lawrence, un couple et leur fils, réformé à cause de problèmes de santé. Si les premiers jours sont un peu difficiles pour ces femmes aux personnalités bien différentes, elles vont rapidement et avec bonheur s'adapter à la vie rurale, au rythme des travaux agricoles et aux courtes et joyeuses soirées familiales, en plus de nouer des liens d'amitié indéfectibles. Évidemment, l'amour vient parfois s'en mêler car il faut bien se distraire et que la passion se fiche de la guerre...

C'est un joli récit que nous offre ici Angela Huth car les personnages y sont charmants et, beaucoup plus qu'un texte sur la guerre, c'est un roman psychologique, un roman sur les relations humaines et sur l'amitié. Sans prétention, il entraîne son lecteur dans le quotidien rural de ces trois femmes et des êtres qui les entourent, pour un voyage optimiste et rafraîchissant !

Le poche qu’on aime en Septembre :


« Russell m'avait fait subir une succession de tests rituels. [...] Il était déjà un spécialiste de la tristesse féminine : un affaissement particulier des épaules, des démangeaisons nerveuses. Une inflexion servile à la fin des phrases, des cils détrempés par les larmes. Russell me fit la même chose qu'à toutes ces filles. De petits tests d'abord. Une caresse dans le dos, une palpation de la main. Des petites façons de briser les frontières. Et avec quelle rapidité il était passé au stade suivant, en baissant son pantalon jusqu'aux genoux. Un geste calibré, pensais-je, pour rassurer des jeunes filles qui se réjouissaient qu'il ne s'agisse pas de sexe au moins. »

Fin des années soixante en Californie. Evie a quatorze ans et vit avec sa mère divorcée. Se brouillant avec sa seule amie, elle se laisse entraîner par un groupe d'adolescentes qui la fascinent par leur liberté et leur assurance... et se retrouve dans une secte au cœur d'un vieux ranch, composée principalement de jeunes femmes et au centre de laquelle trône Russell, leader spirituel de la communauté. Pour Evie, c'est un milieu nouveau, captivant ; elle va chercher à s'y intégrer, séduite par les messages d'amour universel et par Suzanne à qui elle voue une admiration sans bornes, ne réalisant pas que le groupe plonge dans une spirale de plus en plus violente...

Inspiré de l'histoire de la « Famille » de Charles Manson, ce roman percutant entraîne son lecteur dans les tréfonds de l'âme humaine. Le passage de l'enfance à l'âge adulte y est présenté comme une période charnière, celle de toutes les expériences et d'un besoin profond d'intégration. La facilité avec laquelle Evie se laisse manipuler, droguer, abuser, semble d'ailleurs symbolique de la fine frontière entre l'envie de grandir et la naïveté enfantine qui caractérise cet entre-deux qu'est l'adolescence. Comme les filles qui l'entourent, elle est prête à tout pour être remarquée et aimée, notamment par Russell qui instille, progressivement, dans l'esprit de ses pupilles, un désir de vengeance, une haine grandissante.

De ce texte, on retient l'atmosphère, comme un moment au bord du précipice, un pied au-dessus du vide, cet instant où tout peut basculer. Toujours dans l'attente, l'expectative. Un passionnant roman psychologique qui alterne habilement entre passé et présent et offre au lecteur une expérience troublante.


The girls, Emma Cline, 10/18, 8€10

Le poche du fond des rayons :

« Sa mère lui a fait poser son pied nu sur le seuil de la maison et l'a baigné d'un peu d'eau. "Afin que ton pied se souvienne de ce seuil et t'y ramène.", a-t-elle prononcé. Maintenant il est parti. »


Au cœur de ce roman de Michel Tournier, un personnage : Idriss, jeune berger, vit paisiblement dans une oasis d'Algérie. Un jour, une touriste française le prend en photo et lui promet de la lui envoyer. Cet événement va bouleverser sa vie. Très vite, le rêve d' « ailleurs » ne le quitte plus.

Nous suivons le récit d'un jeune homme qui, soudain, découvre l'existence d'un monde plus vaste, et ne désire plus que cela : une vie plus riche et aventureuse. Il décide alors de quitter son village et sa famille pour arriver à Paris. Nous sommes à une époque et dans une société dans laquelle l'image n'a pas la place qu'elle tient aujourd'hui. En Algérie, elle est rare, précieuse, considérée même comme dangereuse. En Occident, elle devient omniprésente. Michel Tournier questionne la place de celle-ci dans nos sociétés.

Dans ce roman, il est surtout question de la quête de soi et de l'exil, entre découvertes, chocs et désillusions. Les personnages qui rythment son voyage sont fabuleux (entre autres, cette danseuse du désert à qui l'on doit le titre du livre). De rencontres en rencontres, Idriss trouvera sa voie. Le désert est magnifié par la plume de Michel Tournier, tout comme Paris, ce Paris des immigrés, qui fait penser tantôt à l'univers coloré de Jacques Tati, tantôt à l'ambiance plus sombre de Claire Etcherelli et de son Elise ou la vraie Vie.

Un conte moderne à (re)découvrir.

La goutte d'or, Michel Tournier, Folio, 8€20



Le poche qu’on aime en août
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« Alors, chaque fois que sa mère avait demandé : Est-ce que tu veux...? elle avait répondu oui. Elle savait ce que désiraient ses parents, sans qu'ils aient à prononcer un mot, et elle avait voulu les rendre heureux. Et sa mère était restée. Lis ce livre. Oui. Veux-tu ceci. Aime ceci. Oui. »

Mai 1977. Lydia Lee, 16 ans a disparu. Quelques jours plus tard, son corps est retrouvé au fond du lac, tout près de la maison familiale. Suicide ? Meurtre ? Accident ? Que s’est-il passé ? Lydia, élève studieuse et fille adorée par ses parents, était-elle aussi heureuse qu'elle le prétendait ? Peu à peu, le mystère s'éclaircit, les masques tombent et les rouages de l'histoire familiale se révèlent : entre volonté d'intégration et rêves brisés, le poids du passé de James et Marilyn pèse lourdement sur leurs trois enfants...

Avec habileté, Celeste NG retrace la vie d'une famille en apparence heureuse mais en réalité marquée par une succession de traumatismes a priori invisibles mais qui s'avèrent déterminants. Les liens qui unissent les membres de cette maisonnée sont finement analysés ; l'enfant préféré, le frère jaloux, la petite sœur délaissée qui se fait invisible... Tous tentent de trouver leur place au sein de ce microcosme métissé et de comprendre ce qui a pu mener à la mort de Lydia. Un texte sensible et captivant !

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, Celeste NG, Pocket, 6€95


« Cher Leo, j’abandonne le "Leike". Vous pouvez donc oublier le "Rothner". J’ai trouvé vos mails d’hier tout à fait savoureux, je les ai lus plusieurs fois. J’aimerais vous faire un compliment. Je trouve fascinant que vous soyez capable d’engager la conversation avec une personne que vous ne connaissez pas du tout, que vous n’avez encore jamais vue et que vous ne verrez probablement jamais, de qui vous n’avez rien à attendre, et cela sans savoir si elle vous répondra de la même manière. »

Pensant résilier un abonnement, une femme envoie un mail à la mauvaise adresse et a la surprise de recevoir la réponse d'un inconnu. Elle s'excuse alors et l'échange se poursuit. De mails en mails se noue une relation entre Emma et Leo, chacun ne révélant rien de sa vie, tous deux essayant de découvrir leurs secrets respectifs. Peu à peu, ils ne peuvent plus se passer l'un de l'autre... Est-il temps de se rencontrer ?

Un roman léger et savoureux, sans prétention mais dont la lecture s'avère très agréable en saison estivale (ou par temps de pluie). La forme épistolaire ajoute un charme et une fluidité plaisants à ce récit autrichien qui nous entraîne dans un tourbillon amoureux difficile à lâcher – et  attention : il y a une suite !

Quand souffle le vent du nord, Daniel Glattauer, Le Livre de Poche, 7€60

Le poche qu'on aime en Juillet


« J’ai repéré aussi, entre autres choses, les deux plis verticaux au milieu de ses lèvres, les deux petits sillons, un en haut, un en bas, comme si l’abondance de chair, le trop-plein, les avait imposés, en accordéon, afin que toute la matière y passe. Je lui ai demandé : Est-ce que tu as besoin de ma gomme ? Elle m’a montré qu’elle en avait apporté une cette fois. Le lendemain, j’ai encore tapoté son épaule et je lui ai demandé : Est-ce que tu as besoin de ma gomme ? C’était risqué, tout le monde n’est pas sensible au comique de répétition. Mais elle a ri, et j’ai vu ses épaules tressauter. Mon voisin, un nommé Fred, m’a glissé : Tu as un jeton ou je rêve ? »
 

Silvère, songeur, fixe l'horizon au large de l'île d'Ouessant où il est arrivé le premier. Il attend le bateau qui va lui amener quatre amis. L'un d'entre eux est un frère pour lui. Ils ne se sont jamais quittés contrairement aux autres qu'il n'a pas revus depuis quarante ans. L'une fut son amour de jeunesse. C'est son ami Jean qui est à l'initiative de ces retrouvailles tardives. Est-ce une bonne idée ? se demande Silvère. Ils se sont perdus de vue. Que sont devenus les amis et les amours de jeunesse à l'épreuve du temps qui a filé ?
 
Humour, tendresse, amitié et douce nostalgie sont les maîtres mots de ce petit roman poignant et écrit avec beaucoup de délicatesse. Attention, une fois le livre refermé, vous risquez d'avoir envie d'embarquer pour la charmante île d'Ouessant et d'y convier ceux qui vous sont proches...
Mourlevat, avec subtilité et brio, nous parle de ce qu'est une vie humaine, de l'amitié et de l'amour, des pertes et des regrets avec une belle appétence pour la vie qu'il saisit d'une plume alerte. C'est la magie de l'auteur : faire d’une histoire ordinaire un moment extraordinaire dont le lecteur se délecte.

Mes amis devenus, Jean-Claude Mourlevat, Pocket



Le poche du fond des rayons

« Evidemment, ces terres appartiennent aux Indiens depuis toujours. Pour eux, elles sont précieuses parce qu’elles sont leur passé. Nous, elles nous attirent parce qu’elles sont notre avenir. »
 

Deux anciens Texas-Rangers quittent la poussiéreuse ville de Lonesome Dove pour acheminer du bétail vers le Montana où ils espèrent faire fortune. C'est sans compter sur les multiples rencontres qu'ils vont faire en chemin : une prostituée bien décidée à changer de vie, des bandits à la retraite et bien sûr quelques cow-boys et indiens...
 
À tous les amateurs de western et de grands espaces : si vous n'avez pas encore lu Lonesome Dove, c'est le moment ! Tous les aficionados du genre confirmeront : c'est un chef d'œuvre. La richesse de l'histoire tient autant à la multitude de personnages secondaires inoubliables qu'au talent de l'auteur à raconter cette épopée riche en émotions et en rebondissements. Évidemment, tous les ingrédients du western sont là : chevaux, whisky, bagarres, chaleur et quelques jolis cœurs... Beaucoup d'humour et quelques belles réflexions aussi dans ce texte inoubliable dont la longueur est parfaitement adaptée à la période estivale !

(Et pour d'autres aventures, découvrez le tome 2 ainsi La marche du mort, préquel dans lequel nos deux héros étaient Texas-Rangers...)

Lonesome Dove, Larry McMurtry, Gallmeister


Le poche qu'on aime en Juin
 
« Je ne sais pour quelle étrange raison, je n’ai jamais pensé que j’aurais un jour quarante ans. À vingt ans, je m’imaginais dix ans plus tard, vivant avec l’amour de ma vie et quelques enfants. Et je me voyais à soixante ans, faisant des tartes aux pommes pour mes petits-enfants, moi qui ne sais même pas faire un œuf au plat, mais j’aurais appris entre-temps. Et à quatre-vingts, en vieille croulante, sifflant du whisky avec mes copines. Mais jamais je ne me suis imaginée âgée de quarante ans, ou même cinquante. Et pourtant, me voilà. »

À quarante ans, Blanca vient de perdre sa mère. Sur les conseils de son entourage, elle décide de passer quelque temps dans la maison familiale à Cadaqués, sur la côte catalane. Accompagnée de ses deux ex-maris, de ses fils, de ses amies et non-loin de son amant, elle commence avec sa mère une conversation imaginaire pour retracer leur relation et commencer à faire son deuil...

C'est l'été dans ce roman qui mêle avec habileté légèreté et une forme de gravité qui n'alourdit qu'à peine le cœur. La mer n'est jamais loin, les chaudes soirées estivales mâtinées d'alcool et de liberté non plus et l'on suit avec plaisir les errances de cette femme dont les seules formes d'apaisement face à la mort sont le sexe et les plaisirs éphémères, ces pulsions qui la maintiennent en vie... Eros se mêle donc à Thanatos dans ce très beau texte exhumant les souvenirs d'enfance dans les années 70 et les grands évènements de la vie, au cœur de laquelle prédominent les relations amoureuses mais aussi amicales et surtout, ce lien avec la disparue. Un livre hommage à la mère de l'auteure dont l'apparente frivolité révèle un propos bien plus profond et sensible qui font de Ça aussi, ça passera un récit lumineux.

ça aussi ça passera, Milena Busquets, Folio


Le poche du fond des rayons

« Il savait écouter. Et il savait lire. Pas les livres, ça tout le monde peut, lui, ce qu’il savait lire, c’était les gens. Les signes que les gens emportent avec eux : les endroits, les bruits, les odeurs, leur terre, leur histoire... écrite sur eux du début à la fin. Et lui, il la lisait avec un soin infini. Il cataloguait, il répertoriait, il classait... Chaque jour, il ajoutait un petit quelque chose à cette carte immense qui se dessinait peu à peu dans sa tête, une immense carte, la carte du monde, du monde tout entier, d’un bout à l’autre, des villes gigantesques et des comptoirs de bar, des longs fleuves et de petites flaques, et des avions, et des lions, une carte gigantesque. Et ensuite il voyageait dessus, comme un dieu, pendant que ses doigts se promenaient sur les touches en caressant les courbes d’un ragtime. »

Un trompettiste raconte : vingt-sept ans plus tôt, un marin a trouvé un nouveau-né abandonné dans un navire de luxe. Un carton posé sur le piano de la salle de bal... On est en 1900, il se nommera Novecento. L'enfant grandit en mer, jamais il ne met pied à terre et un jour, il pose ses doigts sur le piano, joue une mélodie, celle de l'océan, qu'il ne quittera plus et devient le plus grand pianiste jamais connu...

Sous forme de monologue, Alessandro Barrico nous offre 70 pages de poésie pure ! On retrouve dans ce texte l'atmosphère intemporelle et quasi-onirique chère à l'auteur à laquelle les rêveurs ne peuvent rester insensibles... Une question lancinante traverse ce petit roman : pourquoi Novecento ne descend-il jamais du bateau ? Transcendée par des mots sublimes, voici une merveilleuse ode à la musique et au jazz. Un texte exceptionnel.

Novecento : pianiste, Alessandra Baricco, Folio


Le poche du fond des rayons

« Je n’ai pas écrit ce livre pour Dieu, il connaît mes entrailles, ni pour les ombres, elles sont témoins de tout, me surveillent à chaque instant, éveillée ou endormie, mais pour les hommes. J’ai vécu avec courage, j’espère mourir de même, avec courage et sans mentir, mais pour cela, il faut que je dise : c’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien.»
 
Un couple d'écrivains vivant en Hongrie sous le régime communiste décide d'engager une domestique afin de vivre plus confortablement et de pouvoir s'adonner chacun à leur métier respectif. Sur la recommandation d'une amie, ils rencontrent Emerence, gardienne d'immeubles qui accepte de travailler pour eux. Mais attention, Emerence est une femme au caractère atypique et décidé : elle choisit ses horaires, ses moments d'absence et de présence, apparaît et disparaît selon son bon vouloir mais sait être là quand il faut. Entre les deux femmes, l'affection côtoie l'incompréhension des tempéraments mais un lien se tisse et la narratrice découvre peu à peu l'histoire de cette femme en apparence dure, secrète et imprévisible...

Longtemps censuré par le régime communiste hongrois, ce roman a finalement été publié en France en 2003, couronné par le prix Femina étranger dans la foulée et réédité aux éditions Livre de Poche cette année, à l'occasion des cent ans de la naissance de son auteure. C'est un chef d'œuvre, un texte profond et intelligent dressant le portrait d'une femme courageuse et intrigante. Magda Szabó nous entraîne tout en subtilité dans une époque portant encore les séquelles de la seconde guerre mondiale grâce à des personnages complexes et notamment à Emerence, figure forte qui fait naître en nous une tendresse inattendue...


Le poche qu'on aime en Mars

« Nella l’applaudit en silence et reste face au soleil, sa chaleur rare en octobre, pour en profiter tant qu’elle le peut. Cette portion du Herengracht fait partie de la Courbe d’Or, mais, à ce jour-là, le canal est brun et banal. Les maisons qui se dressent sur le quai couleur de boue sont phénoménales. Admirant leur reflet symétrique dans l’eau, majestueuses et superbes, elles sont les joyaux qui font la fierté de la ville. Au-dessus de leurs toits, la Nature s’efforce d’exister, avec ses nuages safran ou abricot, échos des richesses d’une république glorieuse. »

Lorsque Nella quitte son village pour épouser un riche marchand d'Amsterdam, elle ne s'attend pas à trouver un foyer froid et un mari absent. À à peine dix-huit ans, elle rêve d'amour et d'avoir des enfants. Nous sommes à l'automne 1686 et la jeune fille tombe de haut lorsqu'elle reçoit en guise de cadeau de mariage une miniature de sa nouvelle maison. Décidant d'en prendre son parti, elle passe une commande auprès d'un miniaturiste qui va peu à peu lui révéler les secrets de la maison en lui envoyant des figurines plus vraies que nature...

Un récit exceptionnel ! Dans la veine des textes de Tracy Chevalier, celui-ci nous entraîne aux Pays-Bas à la fin du XVIIème, une époque qui laisse peu de place aux femmes... Et pourtant, les personnages féminins de cette histoire sont denses, intelligents, révoltés aussi. Grâce à une héroïne curieuse et attachante, le lecteur est plongé au cœur des mystères de cette famille, entre non-dits et phénomènes parfois étranges... Un premier roman exaltant qui mérite largement son statut de best-seller tant on a du mal à le quitter !

Miniaturiste, Jessie Burton, Editions Folio


Le poche du fond des rayons

« La nuit passa comme passent toutes mes nuits, avec pour seuls rêves des rêves du lieu où je me trouvais. C’est comme si je possédais un œil désincarné qui fonctionne de manière autonome lorsque je dors, qui étudie la terre qui m’entoure avec l’intensité du rêve et emplit ensuite mon esprit éveillé d’une connaissance du terrain plus grande que je ne l’imaginerais possible. Mes nuits sont presque toujours ainsi, et mon œil travaille, et je connais mon chemin à l’avance sans jamais me tromper. »

Depuis des années, un homme passe ses journées à marcher seul dans un lieu reculé des Etats-Unis, une sorte de montagne que les gens du coin appellent "la Lune". La Lune est une vaste étendue désertique de pierres grises sur laquelle rien ne pousse. Personne ne connaît l'histoire de ce marcheur qui se perd dans ses souvenirs, ses rêves et de nombreuses digressions... qui permettent peu à peu au lecteur de découvrir son passé de tueur professionnel pour l'armée américaine. De cette époque, William Gasper a gardé un certain nombre d'ennemis, dont peut-être cet homme étrange qui le suit...

Avec L'homme qui marchait sur la Lune, Howard Mc Cord produit un texte inclassable. Une tension très particulière nous tient en haleine du début à la fin et nous plonge au cœur de l'histoire de ce personnage atypique. Il s'agit d'un des premiers romans publiés aux éditions Gallmeister, que les amoureux de Nature Writing connaissent bien. Le titre n'échappe d'ailleurs pas à ce genre puisque Gasper est très lié à la nature et évolue en communion avec elle. Une étiquette à laquelle on peut accoler celles de conte philosophique et de thriller, offrant ainsi une lecture intrigante et incontestablement marquante. C’est donc avec enthousiasme que nous vous recommandons ce récit quasi... lunaire.

L'homme qui marchait sur la lune, Howard McCord, Editions Gallmeister 


Le poche qu'on aime en Mars

« Mais s'ajoutait à la sensation de froid, plus fort que tout, la marque d'une brûlure : quelqu'un, Firmin, le frère d'Antoine, avait tracé une croix gammée sur son crâne.
Une croix gammée !
Le pire qu'elle eut à endurer même si personne n'avait ri devant le résultat. Personne n'avait craché non plus.
Une croix gammée alors qu'elle était innocente de tout le sang versé ! Qu'elle avait en abomination la guerre, la haine et le fanatisme ! Quel rapport y avait-il entre donner de l'amour, en recevoir et ça ? Aucun. Aucune correspondance. Aucune passerelle possible. L'amour n'était pas la guerre. »

 

À la fin de la guerre, Maria Salaün, accusée d'avoir eu une relation avec un Allemand, est tondue sur la place publique de Saint-Brieuc sans autre forme de procès. La tête haute, elle accepte l'humiliation en se parant de la robe de fiançailles de sa mère décédée. L'image marque toute la population présente ce jour-là, celle d'une jeune femme à l'allure d'ange et à la chevelure du diable... Mais Maria ne se sent coupable de rien et, la tête nue, habillée de la robe blanche, ses boucles rousses dans une petite bourse avec, à la main, la chaise de bistrot sur laquelle elle était assise, elle part en quête de vengeance et d'excuses : le coiffeur d'abord, puis ceux qui n'ont pas agi, et tous les coupables...

Le récit de Maria prend corps grâce à l'écriture de Fabienne Juhel qui est d'une grande poésie. Outre cette passionnante histoire d'une femme réclamant réparation, ce sont les métaphores délicates de l'auteure qui absorbent le lecteur dans cette quête de justice. Un texte touchant et puissant.
 

La chaise numéro 14, Fabienne Juhel, Babel, 8€50

 



Le poche du fond des rayons

 

« En lâchant l'embrayage, il conclut par un « tu te débrouilleras très bien ».
Je n'étais pas vraiment sûr de partager son avis et, après trois tentatives malheureuses pour remonter la pente sans caler, j'en étais totalement convaincu : il avait menti. »

 

Jeune étudiant (et citadin !), Pete Fromm accepte un boulot qui le coupera de la civilisation pendant des mois. L'objectif : garder des millions d'œufs de saumons dans les Rocheuses... sauf que cette activité ne l'occupe que quelques instants par jour et qu'il lui faut trouver des occupations pour le temps qu'il va passer avec sa solitude ! Un détail : le jeune homme ne connaît rien de son environnement ; s'il a accepté ce job, c'est sur un coup de tête et par admiration pour le monde des trappeurs. Ses connaissances sont très rudimentaires – il sait à peine cuisiner ! - et il va donc devoir se débrouiller avec les quelques conseils prodigués au début de l'aventure...
Entre grands espaces et mésaventures aussi drôles que variées, ce texte vous embarquera dans des contrées perdues et magnifiques. Un roman d'apprentissage savoureux !
 

Indian Creek, Pete Fromm, Gallmeister, 9€80
Le poche qu'on aime en Février

« Dans ce parcours doux et débridé du crayon sur la feuille matinale, et par ce regard tendre épousant le trait à la suite de la main à l'œuvre, il y a comme un contentement pour Bedrich, et c'est peu dire. Une joie presque, secrète et immobile, surplombant les parois du ghetto, réduisant à néant, le temps d'une seconde, les tragédies. Tiens, comme ce soleil de maintenant peut-être, touchant au front ; que l'on sait pourtant partagé par les autres et qui ne saurait donc, aussi bien que le trait du crayon, nous en tenir a l'écart. »


Tchécoslovaquie, pendant la seconde guerre mondiale. Berdrich Fritta arrive au camp de Terezin avec sa femme et son fils. Nommé à la direction du bureau des dessins du camp, il rencontre des artistes avec lesquels il décide d'agir pour témoigner de ce qui s'y passe. Dès qu'il dessine, Berdrich s'envole, s'échappe de la réalité du camp. Et nous nous évadons avec lui tellement ces passages du récit sont merveilleusement écrits...
Antoine Choplin est indéniablement doué. Avec peu de mots, il nous offre un livre d'une force magistrale. Des chapitres courts nous racontent l'histoire de Berdrich par bribes, telles des impressions. Si le contexte est noir, il est toutefois transcendé par l'art, le dessin, la musique, les livres, l'humanité... la beauté. Cette beauté même qu'observe le dessinateur à chaque instant.
Un texte sobre et bouleversant.


Le poche du fond du rayon

« [...]Le plus incroyable chez le poisson rouge, c'est sa mémoire. On le plaint de n'avoir qu'une mémoire de trois secondes, d'être à ce point dépendant du présent – or c'est, au contraire, un don. Car il est libre. Il ne souffre ni de ses faux pas, ni de ses erreurs, ni d'une enfance perturbée. Il n'a pas de démons intérieurs. Son placard ne contient pas le moindre squelette. Et je vous le demande, quoi de plus drôle que de découvrir le monde trente mille fois par jour ? Comme c'est bon d'ignorer qu'on n'a pas vécu son âge d'or il y a quarante ans, quand on avait encore tous ses cheveux, mais il y a seulement trois secondes, si bien que, en fait, cet âge d'or n'a pas de fin. »
 
Bleue Van Meer, 17 ans, vit seule avec son père depuis la mort de sa mère douze ans plus tôt. Elle serait une jeune fille tout à fait ordinaire si son père n'était pas un universitaire fantasque l'ayant éduquée à la littérature dès son plus jeune âge. Tous deux vadrouillent d'une ville universitaire à l'autre, vivant une relation fusionnelle, ponctuée de grands débats et de joutes oratoires... jusqu'à leur arrivée à Stockton. En effet, quelque temps après leur installation, Hannah Schneider, professeur préférée de Bleue, meurt dans des circonstances étranges... De quoi lancer l'adolescente dans une enquête non dénuée d'humour et de virtuosité.

En publiant ce premier roman à l'âge de 30 ans, Marisha Pessl fait fort : érudition, suspense, légèreté de ton... c'est un régal ! Abordant des sujets multiples, dressant le portrait d'une héroïne attachante, critiquant subtilement la société de consommation, ce récit est d'une densité plaisante et . A lire d'urgence si vous êtes passé.e à côté !

La physique des catastrophes, Marisha Pessl, Folio, 11€10



Le poche qu'on aime en Janvier

« Je vais écrire un essai sur sa poésie, si lucide, si parfait, qu'il traversera l'Atlantique, et Anne Sexton, la meilleure poétesse de sa génération, tombera à nos pieds.
- Tu es folle, mignonne, dit Sophie [...]. Tiens, trois mots qui commencent par un a.
- Azuttendrir, abasourpiger, asfixilitique. Et avec un m, crie à son tour Morgana.
[...]
- Mentipouiller, mésaventurer, masturbaiser, enchaîne Sophie.
- Ah, tu en es là ? Tu penses à quelqu'un en particulier ? »  


Chili, début des années 70, avant le coup d'état de Pinochet. Sophie habite à Santiago avec Diego, son père qu'elle a peu vu étant enfant et à qui elle voue une admiration sans bornes. Elle veut être artiste, elle dessine, elle crée ; c'est une jeune fille solitaire. Sa rencontre avec Morgana va, sans le savoir, chambouler sa vie : avec elle, Sophie lâche toutes les barrières et trouve une harmonie parfaite dans le trio qu'ils forment avec Diego. Ce qu'elle ne sait pas, c'est que son amie et son père vont faire tanguer cet équilibre en s'aimant en secret pendant plusieurs années...

Auteure peu connue en France, Carla Guelfenbein est née à Santiago et a fui la dictature chilienne avant de rejoindre son pays natal. Son récit est d'abord celui d'une passion semi-interdite, en tout cas d'un amour qui doit rester secret. Mais cette histoire est aussi celle d'un pays en plein bouleversement et de ceux qui résistent, qui luttent pour le maintien des libertés. Les mots de Carla Guelfenbein sont frappants, mêlant révolte et sensualité, passant d'un personnage à l'autre, d'une temporalité à une autre... Un magnifique texte dans lequel les corps vibrent avec l'histoire du Chili.

Nager nues, Carla Guelfenbein, Babel, 7€80

Le poche du fond du rayon

« L'humanité produit une incroyable quantité d'imbéciles. Plus un individu est bête, plus il a envie de procréer. Les êtres parfaits engendrent au plus un seul enfant, et les meilleurs, comme toi, décident de ne pas procréer du tout. C'est un désastre. Et moi, je passe mon temps à rêver d'un univers où l'homme ne viendrait pas au monde parmi des étrangers mais parmi ses frères.»
 
Cinq jours, huit personnages. Au sein d'une station thermale où l'on prétend soigner l'infertilité se déroulent les vies d'êtres communs et pourtant singuliers. Une jeune infirmière enceinte, pense-t-elle, d'un célèbre trompettiste, lui-même marié ; la femme de celui-ci, morte de jalousie, un gynécologue fantasque et talentueux ou encore un ancien détenu politique sur le point de quitter le pays... L'intrigue commence comme un vaudeville mais le lecteur averti sait bien que sous des apparences de légèreté, les textes de Kundera tournent vite à l'humour noir...

La valse aux adieux est le dernier texte que Kundera ait écrit sur le sol tchèque avant son départ pour Rennes... Certains considèrent que l'atmosphère du roman est symbolique de celle qui règne en Tchécoslovaquie depuis l'invasion de l'URSS mais l'on peut aussi le lire comme une satire des relations humaines dans laquelle chaque personnage laisse entrevoir le pire de lui-même, dans laquelle les destins s'articulent autour du mensonge, de la jalousie et de la trahison, dans laquelle chaque protagoniste joue, se donne en spectacle avant de disparaître...

La valse aux adieux, Kundera, Folio, 8€20


Le poche qu'on aime en décembre


« Il y avait [dans le sac de ma mère] le paquet de cigarettes, orné de l'image d'un cheval avec une bosse sur le dos, et leur odeur épicée me rappelait ses mains. Elle avait l'habitude de faire disparaître les cigarettes peu à peu dans sa bouche comme des sucettes. J'y goûtai, elles étaient excellentes et j'en avais mangé deux et demie quand elle se dressa au-dessus de moi, tout ensommeillée, l'air doux avec ses cheveux noirs et lisses descendant jusqu'à la taille... pour se transformer instantanément en folle à lier, les cheveux tourbillonnant autour du visage comme un nuage noir. […] Elle a couru en me tenant dans ses bras, a appelé un taxi et en est sortie au pas de course. » 

Les auteurs islandais ont le vent en poupe ! Après Olasfdóttir et son merveilleux Rosa Candida, plongez dans les souvenirs de Gudrun Eva Mínervudóttir : Album est un concentré d'instantanés de vie, de moments brefs allant de l'enfance de la narratrice à son entrée dans l'âge adulte. Gudrun est une petite fille curieuse, qui mange les cigarettes de sa mère et se réjouit d'avoir un nouveau frère dont elle est un peu amoureuse. Entre étés à la campagne, déménagements, soirées devant Derrick, les pages dévoilent le quotidien de cette fillette qui grandit, voit son corps se transformer tant bien que mal et part aux États-Unis...

Bien qu'il se passe dans un pays plus froid que le nôtre, ce récit ne peut que faire écho à des pans de notre jeunesse. Avec drôlerie, sans mièvrerie, l'écrivaine se remémore avec sincérité et une grande douceur ces petits bouts d'enfance, comme autant de réminiscences des temps passés. Un roman pour se tenir chaud, pour sourire un peu, à déguster au coin de feu, sous la couette, un jour de pluie avec une tasse de thé (ou de n'importe quelle boisson chaude qui vous siéra)... sans renverser !

Album, Gudrun Eva Mínervudóttir, Pocket, 5€40

Le poche du fond du rayon

« Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que Dieu vous garde ! » cria une voix joyeuse. C'était la voix du neveu de Scrooge, qui était venu le surprendre si vivement qu'il n'avait pas eu le temps de le voir.
« Bah ! Dit Scrooge, sottise ! […]
– Noël, une sottise, mon oncle ! dit le neveu de Scrooge ; ce n'est pas là ce que vous voulez dire sans doute ?
– Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël ! Quel droit avez-vous d'être gai ? Quelle raison auriez-vous de vous livrer à des gaietés ruineuses ? Vous êtes déjà bien assez pauvre ! » 

 
En cette veille de Noël, Mr Scrooge ne ressent aucune joie, aucune compassion, aucune bonté d'âme. C'est un vieux monsieur aigri qui n'accorde qu'à grand peine un jour de congé à son employé de maison frigorifié car, en plus d'être dépourvu de bonté, Scrooge est avare. Le voici donc seul la nuit de Noël, fête qu'il qualifie de "sottise"... apparaissent alors des spectres et autres esprits qui feront naître en lui tellement de frayeurs et de regrets qu'il se transformera en homme généreux et bon avec tous ceux qui l'entourent.

Adapté à de nombreuses reprises, traduit sous différents titres (Conte de Noël, Un chant de Noël, Chanson de Noël...), ce conte est considéré comme un classique du genre. Si Dickens l'a écrit en 1843 dans un esprit pamphlétaire avec une volonté de mettre en lumière les dysfonctionnements de la société, le message a très vite été réinterprété comme une célébration de Noël et est encore largement diffusé. À lire pour se souvenir des valeurs premières de cette fête, pour se divertir et se préparer tranquillement à cette fin d'année. Pour petits et grands !

Cantique de Noël, Charles Dickens, L'Aube poche, 9€90


Le poche qu'on aime en novembre


"Le téléphone sonna de nouveau. Otto sursauta, s'agita et l'attrapa :
Allô ? Oui ? Allô ?
Un silence à l'autre bout du fil, le grésillement de la distance et puis :

Otto ? C'est Otto ? Ici William, ton neveu, le fils d'Harriet. Tu savais qu'on parlait d'Etta dans les journaux ? […] Elle a l'air en forme ; un peu folle peut-être, mais bien, en bonne santé. Il y a une photo en couleurs. Tu veux que je te la décrive ? Voilà : elle est en train de marcher au milieu d'un champ d'herbes, de l'herbe sauvage on dirait. […] Ses cheveux sont plus longs que dans mon souvenir. Et plus raides. Ils sont soulevés par le vent..."

 
À 83 ans, Etta quitte la ferme où elle vit depuis des années avec son mari Otto : elle veut voir la mer. Embarquant avec elle un fusil et du chocolat, elle part seule pour 3000 kilomètres à pieds. Si sa mémoire fuit, ce n'est pas grave puisqu'elle porte toujours sur elle un papier indiquant son nom et ceux des gens qu'elle aime. La solitude ? Elle l'a déjà connue et sa rencontre avec James le coyote saura la remplir. Et dans cette quête la suivront plus de personnes qu'elle ne l'imagine, dont Russell, le voisin qui l'a toujours aimée...

Otto, désemparé, reste à la maison ; il a déjà vu la grande bleue, il l'a même traversée lorsque, à peine majeur, il a fait la guerre. Vivre sans Etta n'est pas chose aisée, bien qu'elle lui ait laissé toutes ses recettes afin qu'il puisse se nourrir. Alors il suit le périple de celle qu'il aime via les journaux et, avec les papiers, il crée des animaux et des êtres immobiles... Au fil du temps, les souvenirs émergent, s'agrégeant autour de la destinée de ces personnages touchants et aimants.

Cette histoire extrêmement tendre amène à une réflexion sur la mémoire et l'oubli. C'est avec plaisir que l'on suit la quête d'Etta et beaucoup de curiosité que l'on découvre progressivement le passé qui lie les trois protagonistes principaux et marque leur destin. Emma Hooper offre un récit empreint de lumière et de douceur aux accents parfois nostalgiques dans lequel chaque lecteur devrait pouvoir puiser un brin de sagesse.

Etta et Otto (et Russell et James), Emma Hooper, Pocket, 7€40

Le poche du fond du rayon

"Le premier langage des humains était fondé sur les gestes. Il n'y avait rien de primitif dans ce langage qui coulait des mains des hommes et des femmes, rien de ce que nous disons aujourd'hui qui n’aurait pu se dire à l'aide de l'ensemble infini de gestes possibles avec les os minces des doigts et des poignets. Les gestes étaient complexes et subtils, ils nécessitaient une délicatesse de mouvement qui depuis a été complètement perdue. Pendant l'âge du silence, les gens communiquaient davantage, et non pas moins. La simple survie exigeait que les mains ne soient presque jamais au repos, et ce n'était que durant le sommeil (et encore) que les gens cessaient de se dire des choses."


Trois êtes solitaires tentent de trouver des réponses à leurs interrogations profondes et un sens à leur vie : Alma, une jeune new-yorkaise d'à peine quinze ans dont le père est décédé, Leo, un vieil homme qui n'a jamais connu son fils et écrit pour se rappeler sa jeunesse et, au Chili, un poète exilé... Sans le savoir, ils sont tous liés par un livre, L'histoire de l'amour, qui marquera de manière indélébile leur existence.

Nicole Krauss donne à lire un roman émouvant, drôle et captivant qui n'est pas sans rappeler l'atmosphère d'Extrêmement fort et incroyablement près de Jonathan Safran Foer - peu étonnant lorsque l'on sait qu'ils ont longtemps été compagnons de vie. On y retrouve ce même goût pour la quête de la vérité, les tentatives de compréhension de ce qui est, le deuil des disparus ainsi qu'un penchant immodéré pour la beauté et la poésie au cœur du quotidien. La construction originale participe de la puissance du texte : chaque chapitre porte la voix d'un personnage et l'alternance des points de vue avec des extraits du roman L'histoire de l'amour créé une dynamique qui emporte le lecteur. Une pépite à découvrir à l'occasion de la sortie du film éponyme, un hymne au pouvoir des mots, à l'importance du souvenir et, évidemment, à l'amour.

L'histoire de l'amour, Nicole Krauss, Folio, 8€70


Le poche qu'on aime en octobre

"Les romans sont des abris où retrouver les disparus. Écrire, c'est construire leur refuge, assembler des branchages, bâtir des murs, préparer les lits, penser à la liste des courses et aux chansons que l'on chantera après le repas. C'est les attendre au bout du chemin, la nuit est tombée déjà, ils sont en retard."
 

Isabelle Monnin a acheté un lot de 250 photographies d'inconnus. Elle les a reçues par la poste. Ce sont eux, les " gens dans l'enveloppe " : elle a décidé de leur inventer une histoire. Elle a appelé la petite fille présente sur beaucoup de clichés Laurence ; sa grand-mère, Mamie Poulet. Et les autres. Elle a mis en scène des envies d'évasion, un départ en Argentine, un sentiment d'abandon, le tout avec une langue poétique. Son ami Alex Beaupain, auteur et compositeur, s'est dit " si on en faisait des chansons ? ". Et puis, comme ça, Isabelle a eu envie de les retrouver, ces gens de l'enveloppe. Un clocher reconnu au coin d'une photo, une enquête qui commence... Et la rencontre avec quelques troublantes coïncidences entre la fiction et la réalité, comme le fait que la fillette devenue maman se nomme Laurence dans la vraie vie. Le lien se crée entre la journaliste et ces inconnus qui ne le sont plus vraiment, au point que certains acceptent de chanter sur le disque...

Avec ce livre hybride mi-fiction, mi-enquête, Isabelle Monnin et Alex Beaupain ont créé une merveille d'émotions, de mélancolie heureuse et d'humanité. 
Un conseil : attendez d'avoir terminé votre lecture avant d'écouter les chansons...

Les gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin & Alex Beaupain, Le Livre de Poche, 8€90

Le poche du fond du rayon

"Mes filles, je sais que vous êtes à l'âge de toutes les tentations et la première c'est la cigarette. Je vous ai toujours dit qu'il est interdit d'interdire dans notre famille. Comme je ne veux pas vous voir fumer en cachette, voilà, je vous offre à chacun une cigarette, vous allez fumer devant moi et vous verrez à quel point c'est immonde et infect et vous y renoncerez toutes seules.
Nous étions toutes les trois alignées sur le sofa du salon. Nous avons tiré sur nos Gauloises sans filtre avant de nous écrier en chœur :
- Papa, c'est magnifique.
Il était livide. Depuis, nous n'avons jamais arrêté. Une semaine plus tard, je découvrais le shit. J'ai fumé mon premier joint et j'ai tellement ri que je voyais la mer plus large et les balles moins mortelles."


C'est la voix de Darina qui porte ce récit ; celui du Liban pendant la guerre civile, dans les années 80, celui d'un journaliste progressiste qui élève ses filles pour qu'elles soient libres d'agir comme elles le souhaitent et de penser par elles-mêmes. Le roman s'ouvre sur la mort du père, qu'on veut enterrer au son de chants religieux ; ce que Darina refuse, exultant, profanant en diffusant une chanson de Nina Simone qu'il aimait tant. Le ton est donné : enfant curieuse et avide d'expériences, Darina grandit avec ses sœurs en se fixant ses propres limites et surtout, en les dépassant et en apprenant qu'une femme vaut autant qu'un homme, que la religion peut rendre fou. Dans le Liban en guerre, elle jouit sans peine, pour oublier la peine, pour oublier la peur, pour vivre encore un peu et surtout, plus fort.

Un témoignage puissant sur une jeunesse entière, raconté avec un humour souvent noir (mais pas toujours) et sans fard, adapté de la pièce éponyme par Mohamed Kacimi. Ça cogne dans tous les sens, ça secoue, ça bouleverse, c'est un texte brut et pourtant magnifique qui nous est offert dans ces quelques pages.

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, Darina Al Joundi & Mohamed Kacimi, Babel, 6€60



Le poche qu'on aime en septembre

"Je sais ce que c'est qu'un corps : ça a besoin d'être sculpté, façonné, forcé de fonctionner. Je ne sais pas grand-chose, mais ça, je le sais : un corps peut être formé, transformé, un corps n'est jamais statique, toujours en mouvement. Je sais aussi que parfois il criera en atteignant ses limites, vous dira qu'on ne peut pas aller plus loin, que, malgré le désir, l'espoir, la volonté, possible ne veut pas toujours dire réalisable. Je sais cela mieux que n'importe quoi d'autre. Il arrive que le corps échoue."

Entre Melbourne et Glasgow, entre les années 90 et aujourd'hui. Danny Kelly, un adolescent modeste d'origine grecque, obtient une bourse afin d'intégrer un prestigieux lycée qui lui permettra de vivre sa passion pour la natation. Très vite, il devient le favori de l'équipe, très vite, la compétition devient de plus en plus difficile. En dehors de la piscine, il est mis de côté parce qu'il ne rentre pas dans le moule du fait de sa pauvreté et de ses racines. Il n'aura alors de cesse de vouloir devenir champion, de tous les battre pour montrer que lui, le "métèque" a réussi. Mais Danny a la rage au ventre, il est furieux, il est en colère et bientôt, c'est la chute...

Barracuda est une claque (pour ne pas dire une Gifle...) ! Qui a déjà lu l'auteur ne sera pas surpris par son écriture brute et par les thèmes abordés ici : le métissage, l'homosexualité, la violence et le poids de la société... Barracuda est avant tout l'histoire d'un adolescent débordé par ses affects, qui ne parvient pas à trouver de stabilité émotionnelle et dont la psychologie est habilement décrite. Ne se reconnaissant pas dans la société, il se sent rejeté. Le rejet entraîne la haine ; la haine mène à la violence, jusqu'au pire... Christos Tsiolkas décrit l'Australie comme un pays dans lequel l'échec est impossible, un pays utopiste, neuf et marqué par la peur de ce qui viendrait rompre ce fragile équilibre. Qu'on aime le sport ou qu'on l'abhorre, on ne peut pas rester insensible à ce texte aux réflexions universelles, sur le dépassement de soi, les désillusions et la reconstruction, car il est d'une rare intensité.

Barracuda de Christos Tsiolkas, Éditions 10-18, 9€10 

Le poche du fond du rayon

"Je regarde, accroupie, les milliards d'étoiles et de planètes et, curieusement, ma propre insignifiance ne me fait plus peur comme autrefois. Elle me paraît au contraire rassurante, puisque j'ai maintenant le sentiment d'être également un élément, si minuscule soit-il, de l'univers complet et parfait. Quand je mourrai, le vent soufflera toujours et les étoiles continueront de scintiller, car la place que j'occupe sur cette terre est aussi éphémère que mes eaux, absorbées par le sol sablonneux ou aussitôt évaporées par le vent constant de la prairie."

À la fin du XIXe siècle, Little Wolf, chef cheyenne, propose un échange au président des États-Unis : il lui demande mille femmes blanches en échange de mille pur-sangs. Ainsi, il espère renouveler la population cheyenne et assurer leur survie pour encore quelques années. Si le gouvernement prétend trouver cette idée ridicule, il n'en est rien en réalité. Mais où trouver ces femmes ? Dans les prisons et les asiles... Le roman est présenté sous la forme du journal de l'une de ces laissées-pour-compte, qui va découvrir un peuple proche de la nature et des besoins de l'homme, en opposition avec la vie qu'elle a toujours connue...

Traduit en français en 2000, ce roman est un succès (mérité) de librairie ! Si l'on n'est pas certain de la véracité de l'histoire, il n'en demeure pas moins qu'elle est un passionnant réquisitoire pour un retour à la nature et une réflexion sur la condition humaine. Beaucoup des femmes enfermées à l'époque, à l'instar de la narratrice, l'ont été parce qu'elles dérangeaient ou contrevenaient aux mœurs de leur temps ; le récit n'est donc pas dénué d'un certain féminisme en plus d'être une ode à une existence plus simple et respectueuse de l'ensemble du vivant.

Mille femmes blanches de Jim Fergus, Pocket, 7€80

 




Le poche qu'on aime en août

 

"Hermie, il y a une chose que tu ne sembles pas comprendre. C’est très bien de respecter une femme. C’est parfait. C’est démocratique. Mais c’est elle qui ne te respectera pas si tu n’essaies pas de la baiser.
- J’ai du mal à te croire.
- Je t’assure. Mon frère me l’a dit. Les femmes sont comme ça. Elles veulent que tu tentes même si elles ne te laissent pas faire, parce que, bien qu’elles ne te laissent pas faire, elles veulent que tu essaies. C’est pour ça que tu dois essayer."

Été 1942, sur une petite île au large de la Nouvelle Angleterre. Trois adolescents de quinze ans, Hermie, Oscy et Benjie s'ennuient et ont les hormones en ébullition. La guerre gronde, Pearl Harbor a déjà eu lieu mais ils sont bien loin de tout ça, l'armée n'étant pour eux qu'un moyen de frimer auprès des filles. Hermie, l'éternel inquiet, tombe amoureux d'une mystérieuse et très belle femme qui devient son ultime fantasme tandis qu'Oscy, le meneur, se démène pour obtenir les faveurs d'une fille de son âge. Benjie, quant à lui, a des préoccupations qui ne se situent pas au-dessous de la ceinture. Tous les trois vont vivre un été riche en découvertes, à commencer par celle d'un manuel d'anatomie expliquant quelles sont les douze étapes à franchir pour atteindre le septième ciel...

Classique enfin réédité en poche, Un été 42 est un livre extrêmement drôle ! C'est tendre, naïf, joyeux... Une étonnante plongée dans l'adolescence de l'auteur. Entre tourments, vannes et bagarres, on rit beaucoup des trois garçons qui tentent d'explorer leurs nouveaux désirs mais se heurtent à des obstacles divers dans cette quête du plaisir et de l'amour. Parsemé de références musicales et cinématographiques de l'époque, ce roman à la belle écriture nous offre du dépaysement, de la fraîcheur et ça fait du bien !


Un été 42, Herman Raucher, Folio, 7€70


Le poche du fond des rayons

"Les couleurs elles-mêmes compensaient mes difficultés à cacher ce que je faisais. J'aimais broyer les ingrédients qu'il rapportait de chez l'apothicaire, des os, de la céruse, du massicot, admirant l'éclat et la pureté des couleurs que j'obtenais ainsi. J'appris que plus les matériaux étaient finement broyés, plus la couleur était intense. A partir de grains rugueux et ternes, la garance devenait une belle poudre rouge vif puis, mélangée à de l'huile de lin, elle se transformait en une peinture étincelante. Préparer ces couleurs tenait de la magie."

Au XVIIème siècle, la jeune Griet est engagée comme domestique dans la maison du peintre Vermeer. Très vite, l'artiste s'attache à elle et remarque, en plus de sa beauté, sa capacité à harmoniser les couleurs. Alors elle l'assiste, prépare ses poudres colorées tandis qu'il s'étonne de son goût pour l'art. Malgré la jalousie de sa femme, le peintre décide de prendre la jeune fille pour modèle. Peu voient d'un bon œil ce mélange entre classes et les bruits courent sur le lien qui unit le maître et la servante...

On ne présente plus ce roman inspiré par le célèbre tableau... Deuxième parution de Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle est d'une grâce inouïe. C'est un texte subtile, profond, tout en ombres et surtout en lumière – comme les œuvres de Vermeer. On s'attache vite à Griet, généreuse, douce et intelligente qui voue une fascination à la peinture et à son maître mais se révèle à la merci des hommes. D'une écriture précise et délicate, l'auteure éveille nos sens et nos émotions avec ce récit clair-obscur d'une grande intensité.

 

La jeune fille à la perle, Tracy Chevalier, Folio, 8€20

Le poche qu'on aime

Le château (Les Ferrailleurs, tome 1) – Edward Carey – Le Livre de Poche – 7€90

"La maison parlait : elle chuchotait, jacassait, gazouillait, criait, chantait, jurait, craquait, crachait, gloussait, haletait, avertissait et grognait. Des voix jeunes, hautes et gaies, de vieilles voix, brisées et tremblantes, des voix d'hommes, de femmes, tant et tant de voix, et pas une seule qui vînt d'un être humain."

Construit dans une décharge, au milieu des détritus londoniens, un immense château composé de bâtisses rapportées d'ici et là abrite un microcosme humain. Chaque personne y vivant est issue de la famille Ferrayor. Les plus nobles ont un prénom, les domestiques se nomment tous Ferrayor et oublient progressivement d'où ils viennent. Chacun reçoit à sa naissance un objet particulier qu'il conserve jusqu'à sa mort.
A quinze ans, Clod vit dans cette bien étrange demeure selon des us et coutumes tout aussi bizarres et possède un don : il entend les objets parler. Alors que son existence semble tracée et que chacun reste à sa place sans jamais se croiser, débarque une jeune orpheline dont l'arrivée coïncide avec la disparition de la poignée de porte de Tante Rosamud. L'histoire de la famille Ferrayor va s'en trouver bouleversée...

Lire un roman d'Edward Carey, c'est avant tout plonger dans un univers. Gothique, bizarre, désuète, steampunk... Difficile de qualifier son œuvre ! D'une grande richesse littéraire, ce texte, premier tome d'une trilogie, nous entraîne dans un monde fantastiquement loufoque de la fin du XIXe siècle. On y trouve des personnages atypiques, naïfs, méchants, curieux... et rien n'est laissé au hasard : l'auteur anglais illustre lui-même son roman, et avec talent. Comparé à Borges, Calvino, Perec et même Satie et Burton, nul doute qu'Edward Carey saura séduire les lecteurs curieux. On est loin des livres de plage, mais l'été est aussi une belle occasion de découvrir des pépites !

 

Le poche du fond des rayons

L'oiseau Canadèche – Jim Dodge – 10/18 – 4€90

"- Nous refusons absolument tout ce qui sort de l'ordinaire.
- Eh ben, ça doit vous faire une petite vie bien merdeuse et salement étroite, non ?"

À la mort de sa mère, le petit Titou est recueilli par son grand-père, un homme persuadé d'avoir trouvé la potion d'immortalité – indice : c'est un alcool très très très fort. Buveur et joueur invétéré, chercheur d'or, marié quatre fois et vivant en pleine nature, loin des contraintes, Pépé Jake n'est a priori pas le tuteur idéal... mais l'affection entre les deux êtres est immédiate et, malgré leurs divergences de caractères, la vie s'écoule paisiblement dans ce coin perdu des États-Unis... jusqu'au jour où Titou découvre un poussin coincé dans les clôtures qu'il aime tant construire : Canadèche est adoptée et fait désormais partie de la famille !

Ce très court roman est une petite merveille aux allures de conte philosophique. Point de longueurs, beaucoup d'humour, de tendresse et une dose de loufoque dans ce livre. Le trio composé de l'oiseau glouton, du vieux grognon et du garçon tranquille est plus qu'attachant et nous offre une éclatante leçon de vie. Une lecture à déguster sans tarder.

 

Camille.

 

Le poche qu'on aime

 

Fairyland – Alysia Abbott – 10/18 

"À la notion d'autorité est attachée la notion d'auteur. Le parent est l'auteur de l'enfant.

La vérité est que je ne voulais pas être un poème de mon père. Je voulais être son dessin, l'une de ses nouvelles, son œuvre d'art la plus raffinée. Je voulais qu'il me façonne avec son amour et son intelligence. Je voulais qu'il relise et corrige mes erreurs et mes nombreux défauts avec un stylo rouge ou une gomme bien propre. […] Mais qu'advient-il du poème inachevé si l'auteur meurt ?"

Alysia a deux ans lorsque sa mère décède dans un accident de voiture et que son père, Steve, s'installe avec elle à San Francisco, décidant de vivre au grand jour son homosexualité. Nous sommes dans les années 70 en pleine période hippie et Steve Abbott va devenir un poète célèbre, notamment dans la communauté gay. Alysia raconte son histoire, celle de sa famille, son enfance et son adolescence auprès de ce père atypique, à une époque où l'homosexualité gagnait en visibilité sans pour autant être réellement tolérée hors des quartiers bohèmes de la ville.

Cette biographie se dévore comme un roman et le mélange des extraits du journal de Steve avec les souvenirs d'Alysia en font un récit fort. On y lit aussi bien l'amour incommensurable que se portent ces deux êtres projetés dans une forme de marginalité sur fond de drogues et d'une liberté précaire, que le témoignage d'une époque marquée par l'épidémie du Sida dont décédera finalement Steve Abbott. C'est un livre passionnant, fascinant, extrêmement riche et touchant, l'histoire d'un lien indéfectible entre un père et sa fille qui font de leur mieux pour traverser la vie ensemble.

 

Le poche du fond des rayons

 

Le testament caché – Sebastian Barry – Folio 

"J'ai jadis vécu au milieu des hommes et je les ai trouvés dans l'ensemble cruels et froids, et pourtant je pourrais citer les noms de trois ou quatre d'entre eux qui étaient des anges.

Je pense qu'il est possible de mesurer l'importance de notre vie à l'aune de ces quelques anges que nous apercevons parmi nous, sans pour autant être comme eux."

Roseanne McNulty est une femme irlandaise de bientôt cent ans. L'asile psychiatrique dans lequel elle est enfermée depuis la moitié de sa vie va être détruit, aussi son médecin doit-il décider si elle est apte ou non à sortir. Commencent alors des entretiens entre le docteur Grene et sa patiente, qui amènent peu à peu le lecteur à comprendre qui est Roseanne et pourquoi elle a été internée...

Ce texte à deux voix est brillamment mené; au récit de la vie de Roseanne se succède celui de son médecin, un homme altruiste mais malheureux. Peu à peu apparaissent les incohérences de cet enfermement, la petite histoire rejoint la grande puisque le destin de cette femme est étroitement mêlé à celui de son pays, l'Irlande. S'inspirant de faits réels, Sebastian Barry livre dans une fine écriture le passionnant témoignage d'une époque heureusement révolue et dresse le portrait d'une héroïne ordinaire et pourtant exceptionnelle. Un livre qui reste en tête longtemps après avoir été refermé...

Camille & Marie Claire

 

 

Le poche qu'on aime

Trois fois dès l'aube - Alessandro Baricco - Folio


"Ces pages racontent une histoire vraisemblable qui, toutefois, ne pourrait jamais se produire dans la réalité. Elles décrivent en effet deux personnages qui se rencontrent à trois reprises, mais chaque rencontre est à la fois l'unique, la première, et la dernière. Ils peuvent le faire parce qu'ils vivent dans un Temps anormal qu'il serait vain de chercher dans l'expérience quotidienne. Un temps qui existe parfois dans les récits, et c'est là un de leurs privilèges." 

Un hôtel, un homme et une femme. Sur ce thème, Baricco brode trois histoires dans lesquelles des êtres perdus évoluent comme sur un fil et semblent se croiser dans des dimensions différentes. Dans la première, il est très tard... ou très tôt. Dans le hall, un homme est assis. Une femme entre, en robe de soirée et la conversation est lancée. La deuxième nouvelle met en scène un concierge et une adolescente qui le défie et fuit son petit ami. La dernière nous emmène auprès d'un petit garçon orphelin et d'une policière bienveillante... De troublantes coïncidences apparaissent entre les personnages pour qui tout se déroule juste avant l'aube... 

Toujours avec cette atmosphère onirique qui le caractérise, l'auteur italien nous offre un très joli petit roman, en écho à Mr Gwyn mais pas seulement. À lire sur un fond pianistique (éventuellement), en se laissant porter par les dialogues qui formeraient presque une pièce de théâtre, de par leur fluidité et leur poétique simplicité.


Le poche du fond des rayons

Gioconda - Nikos Kokantzis - L'aube poche 

"L'amour débordait par mes yeux, mes oreilles, ma bouche, le bout de mes doigts. Ma peau était amoureuse, mon coeur, ma gorge, tout mon corps. Et son amour à elle venait vers moi, j'étais traversé par cette vague chaude, lisse, affolante. Nous ne dîmes pas un mot. Nous étions si proches l'un de l'autre qu'il n'y avait pas de place entre nous pour des mots."

En Grèce, Nikos rencontre Gioconda. Ils grandissent ensemble, tombent amoureux sans même s'en rendre compte et vivent secrètement cet amour au-dessus de tout. Les premiers émois du coeur et du corps, c'est ensemble qu'ils les découvrent. Mais Gioconda est juive et la guerre qui n'était qu'une menace lointaine les ramène bientôt à la réalité... 
Il est difficile de parler de ce roman et d'en rendre toute la beauté sans en dresser un portrait tendant vers le pathos... Car oui, l'histoire échappe à cet écueil trop fréquent qui consiste à faire larmoyer son lecteur par des procédés littéraires plus ou moins efficaces. Ici, rien de tout cela : une écriture sobre et tendre qui sublime la vision adolescente d'un amour pur et profond. On sait dès le début que l'issue sera tragique, ce qui ne rend la lecture de ce petit bijou que plus magnifique et bouleversante. 

Et pourtant, on en retient surtout la beauté de l'amour et le soleil d'un bel après-midi d'été..

Camille.

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