Karthala

  • Cet ouvrage part d'un paradoxe d'une brûlante actualité : alors que les régimes autoritaires tendent à se durcir et que les libertés publiques sont de plus en plus remises en question dans les démocraties libérales, le formalisme démocratique (norme électorale, expression de la « société civile », dispositifs participatifs, etc.) continue d'être très largement mobilisé comme source de légitimation interne et internationale.

    À partir d'enquêtes menées sur les pratiques d'une grande diversité de pays (Algérie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Colombie, France, Iran, Pologne, Russie, Turquie), les contributions rassemblées ici donnent à voir comment la norme démocratique, tout en demeurant incontournable, se trouve dans bien des cas affaiblie sinon vidée de sa substance à mesure qu'elle recouvre des formes plus ou moins raffinées de surveillance et de contrôle. Apparaît ainsi le brouillage contemporain de la frontière entre autoritarisme et démocratie, auquel les démocraties et les organisations internationales prêtent parfois leur concours lorsqu'elles sont amenées à en rabattre sur leurs standards.

  • Le bèlè, le danmyé et la kalennda sont des danses et des musiques héritées de l'Afrique noire, de l'influence européenne et des contraintes du système esclavagiste qui font l'objet d'une attention renouvelée en Martinique. Associations et militants y entreprennent de faire passer ces pratiques du statut de « folklores » méprisés à celui d'instruments de reconnaissance politique, sociale et culturelle. Depuis plus d'un demi-siècle, les habitants de « Bô Kannal », l'un des quartiers les plus défavorisés de Fort-de-France, ont ouvert cette voie en faisant du carnaval un instrument de visibilisation, de promotion et de réinvention culturelles. Mais comment comprendre qu'un groupe apparemment démuni et constitué d'individus au statut précaire soit parvenu à développer une mobilisation culturelle longue et intense, à l'écart des institutions ? Pour explorer les ressorts de cette énigme, ce livre s'appuie sur une étude serrée des acteurs et des pratiques de l'association Tanbo Bô Kannal (TBK). De 2011 à 2018, Lionel Arnaud a observé de l'intérieur les moyens concrets mobilisés par les membres de TBK pour résister à l'emprise culturelle de la société dominante. En plongeant le lecteur dans l'histoire, l'espace de vie et les modalités d'organisation de ces militants par la culture, il montre comment les obstacles à l'agir culturel peuvent se muer en véritables incitations au changement social.

  • L'onde de choc créée par la pandémie du Covid-19 suscite, une décennie après les crises alimentaires de 2007-2008, de nombreuses interrogations sur la viabilité des systèmes agricoles et alimentaires. Les politiques publiques relatives à l'agriculture, à l'alimentation et au développement rural, et l'aide au développement qui les accompagne, doivent faire face de plus en plus à des objectifs contradictoires dans les domaines économiques, environnementaux et sociaux. Dans ce contexte, l'objectif de cet ouvrage est d'analyser ces politiques sous l'angle des processus, de mettre en évidence les jeux d'acteurs, leurs interactions et les rapports de pouvoir à l'aide d'une grille d'analyse inspirée des sciences politiques. A partir d'études de cas situées à différentes échelles, l'ouvrage restitue les résultats d'une démarche collective destinée à mieux comprendre l'élaboration des politiques agricoles, rurales et alimentaires en Afrique et les enjeux de l'accompagnement des acteurs impliqués dans la construction de celles-ci. Il ambitionne de prendre un recul critique face aux nombreuses « recettes » et autres modèles clés-en-main qui circulent dans la coopération internationale, en dehors de toute prise en compte des réalités locales.

  • Sur la base d'une dramatisation caricaturale, la guerre sévirait partout en afrique.
    Grand corps mou et fantasque, le continent, impuissant, serait engagé dans un processus d'autodestruction ravageante. l'action humaine, stupide et folle, y suivrait presque toujours autre chose qu'un calcul rationnel. cannibalisme, pandémies et pestilence partout imposeraient leur loi.
    Non point que de détresse, il n'y en ait point. d'horribles mouvements, des lois qui fondent et ordonnent la tragédie et le génocide, des dieux qui se présentent sous le visage de la mort et de la destitution, des cadavres errant au gré des flots, des menaces de toutes sortes, des ondes aveugles, des forces terribles qui, tous les jours, arrachent les êtres humains, les animaux, les plantes et les choses à leur sphère de vie et les condamnent à mort : il y en a, en effet.
    Ce qui fait cependant défaut, loin des culs-de-sac, des constats à l'aveuglette et des faux dilemmes (afropessimisme contre afrocentrisme), c'est la radicalité du questionnement.
    Car ce que l'afrique en tant que notion met en crise, c'est la façon dont la théorie sociale a, jusqu'à présent, pensé le problème du basculement des mondes, de leurs oscillations et de leurs tremblements, de leurs retournements et de leurs déguisements.
    C'est aussi la façon dont cette théorie a échoué à rendre compte du temps vécu dans sa multiplicité et ses simultanéités, sa volatilité, sa présence et ses latences, au-delà des catégories paresseuses du permanent et du changeant qu'affectionnent tant d'historiens.

  • Ce livre s'intéresse à la jeunesse rurale au coeur du conflit sociopolitique ivoirien. Il s'appuie sur une enquête ethnographique menée dans les villages bété de la région de Gagnoa (2012-2018), dans le Centre-Ouest du pays. En suivant le parcours de nombreux jeunes gens qui ont quitté la ville pour s'installer dans leur village d'origine, Léo Montaz retrace l'émergence de la jeunesse comme catégorie politique dans cette région. Il interroge également les processus d'individualisation des jeunes ruraux, trop souvent renvoyés à la catégorie de cadets sociaux, et retranscrit les profonds bouleversements qu'ont connus les arènes villageoises sous les effets conjugués de la crise de l'économie de plantation, des tensions de l'ivoirité et des violences de guerre. Il analyse enfin la multiplicité des registres d'opposition mobilisés par ces jeunes, à l'échelle nationale comme micro-locale, en particulier les critiques de la gérontocratie, du clientélisme et des différents conservatismes qui régissent la vie politique ivoirienne.
    Léo Montaz propose ainsi une relecture de l'histoire et de la crise ivoiriennes sous l'angle des tensions intergénérationnelles au village. En étudiant les résistances et l'ambivalence du positionnement de la jeunesse, il montre la difficile quête d'émancipation des jeunes en Afrique.

  • Ce livre retrace une longue marche : celle des Parlements sur les scènes politiques africaines, aussi variées que tumultueuses ces dernières décennies. Si elles n'ont rien de nouveau, les institutions délibératives en Afrique ont toujours dû se frayer un chemin, avant et après les indépendances, pour exister face aux exécutifs tout-puissants.
    Nayé Anna Bathily interroge les attentes des Africains, en quête d'une sphère politique qui les représente dans toute leur diversité. Conçu pour servir aux élus et aux électeurs sur le temps long, cet ouvrage brise le cliché des Parlements « chambres d'enregistrement ». Éclaireurs sur le sinueux chemin de la démocratisation, les législateurs se font rempart des droits fondamentaux et avant-garde du changement. La démocratie sur le continent sera délibérative, ou ne sera pas.

  • La Géographie a toujours occupé une place de choix parmi les disciplines scientifiques qui ont fait l'objet de la recherche et de l'enseignement en Afrique de l'Ouest. Elle figure parmi les filières préférées des étudiants qui s'inscrivent en sciences sociales dans les universités de la région.
    Malgré cet intérêt, dû à son rôle dans l'inventaire des ressources de développement, l'éveil des populations sur leur environnement immédiat et lointain, la localisation des lieux habités et l'aménagement du territoire... cette discipline est menacée par sa crise d'identité en raison du caractère diffus de son discours sur le développement.
    Cet ouvrage, après s'être appesanti sur les origines de la géographie en Afrique, fait un rappel des enjeux de cette science sociale et souligne plusieurs aspects de la faiblesse de son discours, notamment sur les évolutions géopolitiques et spatiales qui affectent l'Afrique aujourd'hui. Il conclut sur la nécessité de sa refondation autour de nouveaux paradigmes afin qu'elle puisse se débarrasser de ses fondements coloniaux et participer activement à la recherche de solutions alternatives contre le sous-développement.
    Ce livre est un véritable plaidoyer pour le développement de l'Afrique, en réfléchissant à comment la Géographie peut concrètement se mettre au service de celui-ci.

  • L'impérialisme postcolonial n'est pas l'impérialisme qui viendrait après la colonisation. Il est l'impérialisme noir, l'impérialisme invisible, de la Race ou de la Bête, c'est-à-dire de la valeur et de la libido, de l'Argent et du Sexe. Il est le point aveugle que partagent la théorie postcoloniale et ses contempteurs. Le spectre du Noir colonise l'imaginaire du Blanc. Mais, plus encore, le colonial est colonisé par le colonisé lui-même, son opposé qui est aussi sa création, et qui le mine de l'intérieur.

    Avec rigueur et truculence, Joseph Tonda, l'un des penseurs les plus originaux du continent, poursuit sa réflexion sur le pouvoir en analysant les éblouissements de l'Afrique centrale comme de l'Occident. Prises dans une même destinée, nos sociétés sont chahutées entre enchantements et violences, entre calculs et folie, entre croyance et consommation, dans l'indiscernabilité du réel et de l'irréel, du passé et du présent, c'est-à-dire dans l'imaginaire. En faisant défiler sous nos yeux, eux aussi éblouis, les images-écrans, les images d'images de la mondialisation néolibérale qui ont saisi toutes les sociétés, il nous prouve une nouvelle fois qu'il n'est pas si facile de « tuer les yeux », en tout cas les siens.

  • Formant un État fédéral, grâce à la volonté de cheikh Zayed Ibn Sultan el Nahyan, les Émirats arabes unis ont réussi à acquérir rapidement une place de poids et de choix dans le Golfe arabe et dans la géopolitique régionale. Fermement engagé contre la menace des groupes politico-religieux extrémistes, ce pays stable et prospère, à la pointe des nouvelles technologies, est devenu une puissance dans une région du monde qui reste un centre névralgique et stratégique de stabilité internationale.
    Une réflexion prospective sur le rôle de ce pays dans le nouvel équilibre du monde est à ce titre nécessaire. C'est l'objet de cet ouvrage. Il s'agit de présenter ici d'une manière objective et complète les principaux aspects de la géopolitique des Émirats arabes unis à travers son histoire, ses institutions, sa société, son action contre l'extrémisme religieux, son développement économique, sa politique étrangère, ses enjeux régionaux, et les questions de défense et de sécurité.

  • Ces dernières années, pour gérer les séquelles et les contentieux hérités de guerres civiles ou de régimes autoritaires, de nombreux gouvernants ont été conduits à mettre en place une justice dite « transitionnelle ». Dans la conception des Nations unies, cette dernière renvoie à la mise en oeuvre de pratiques diverses visant in fine à créer les conditions d'une réconciliation nationale et d'une stabilisation démocratique après des épisodes de violence politique.

    Pas loin de dix ans après le déclenchement des révoltes arabes, qu'en est-il de la réforme de la justice et de la mise en oeuvre de la justice transitionnelle sur la rive sud de la Méditerranée ? Les auteurs de cet ouvrage apportent des réponses contrastées à cette interrogation et insistent sur le fait que l'application des normes de justice transitionnelle et la mise en oeuvre des réformes judiciaires ont partie liée, par-delà les discours qui les promeuvent, avec les recompositions politiques des pays du Sud de la Méditerranée.

  • Le Maroc inspire des lieux communs. Il serait un prototype d'immobilisme politique, dans la main autoritaire et conservatrice du « commandeur des croyants », en mal de démocratie, mais à l'ombre d'un islam somme toute modéré. Trente années d'enquêtes de terrain, d'entretiens, de dépouillement d'une vaste documentation primaire et d'observation participante permettent à Béatrice Hibou et Mohamed Tozy de montrer comment les changements démographiques et environnementaux, ainsi que les processus de naturalisation du néolibéralisme, ont transformé les façons de gouverner les hommes et les territoires du royaume.
    À partir des types-idéaux de l'Empire et de l'État-nation, les auteurs dégagent la pluralité des modes de gouvernement et de domination à l'oeuvre au Maroc en insistant sur leur osmose continuelle. Il n'est pas question d'un passage de l'empire chérifien (XVIIe-XIXe siècle) à l'État-nation, dont le protectorat français aurait jeté les fondements, ni de la perpétuation d'une tradition impériale résiduelle au coeur de l'État moderne. Il s'agit bel et bien d'un assemblage de ces deux logiques, qui déjà coexistaient dans les siècles précédents, et dont le jeu simultané est sous-jacent au gouvernement néolibéral contemporain. L'Empire et l'État-nation ne se présentent pas sous la forme d'une alternative ni d'une contradiction. Ils constituent deux ressorts d'une même domination qui ne se réduit pas à la seule figure du roi. Ils sont en tension continue, une tension dont procède l'historicité de l'imaginaire politique marocain et qui en tisse le temps singulier. Une démonstration fondamentale de sociologie historique comparée de l'État.

  • Investir dans le développement, ce métier se décline différemment selon les institutions et selon les pays où elles exercent. Si le financement du développement semble relever d'une politique codifiée, proche de la diplomatie et des relations officielles, il est pourtant tissé d'échanges entre personnes, où les émotions et les symboles participent d'une démarche commune de coopération. L'histoire de l'AFD en Guinée examine l'aide au développement sur une de ses frontières de la guerre froide, et révèle les mutations et les complexités d'une politique publique encore insuffisamment connue, en articulant les évolutions stratégiques globales, leur déclinaison au niveau de la relation avec un pays privilégié, la Guinée, et le sens qu'elles revêtent pour les expatriés. Ce livre présente pour la première fois cette histoire, en prenant appui sur des sources et des témoignages inédits.


  • 26 juillet 2007, dakar : s'adressant à un public de notables et d'universitaires africains, le président français nicolas sarkozy évoque la rencontre de la culture africaine avec la modernité et développe le vieux discours du " continent sans histoire ".
    le discours de dakar a provoqué une onde de choc en afrique, en europe et particulièrement dans la communauté des historiens. après le temps de l'indignation vient celui de la réflexion. cinq universitaires africains et français ont décidé de réagir pour s'opposer à un véritable déni d'histoire. chacun des auteurs a choisi son angle d'attaque ; la place de l'afrique dans l'histoire universelle, la persistance de l'imaginaire colonial, les pesanteurs de la tradition raciste à l'égard des noirs, l'absence remarquable de l'afrique dans le contenu de l'enseignement en france et la richesse du débat historiographique en afrique.
    au-delà des réactions à chaud, le discours de dakar méritait des réponses documentées. le premier livre de la collection disputatio réunit les meilleurs historiens français et africains et apporte un regard croisé sur le discours de dakar.

  • Les études postcoloniales se sont imposées comme un courant important des études culturelles et de la recherche en sciences sociales de langue anglaise.
    Il est de plus en plus reproché à l'Université française de les ignorer, alors que des militants et des historiens engagés interprètent la crise des banlieues dans les termes d'une " fracture coloniale " plutôt que sociale. Ce mauvais procès n'est pas fondé. Il occulte toute une tradition d'écrits et de travaux qui ont perpétué en France une pensée critique sur la colonisation. Il tient pour acquise la contribution scientifique des études postcoloniales, qui certes ont pu être utiles, dans leur diversité, mais qui sont largement superflues au regard des apports d'autres approches.
    Surtout, les études postcoloniales restent prisonnières du culturalisme et du récit national dont elles prétendaient émanciper les sciences sociales. Et elles s'interdisent de comprendre l'historicité des sociétés, celle du moment colonial, celle enfin de l'éventuelle transmission d'un legs colonial dans les métropoles ou dans les pays anciennement colonisés. Leur reconsidération fournit l'opportunité, d'ouvrir de nouvelles pistes de réflexion pour l'analyse de l'Etat, au croisement de la science politique, de l'histoire, de l'anthropologie et de l'économie politique.

  • Les problématiques de santé en Afrique connaissent un tournant majeur depuis les années 2000. La Global health et son objectif d'inscrire les chocs épidémiologiques dans les agendas internationaux s'illustrent par l'intervention inédite d'une constellation d'acteurs sur les terrains de la santé. Ces nouveaux faisceaux de partenariats public-privé, de réseaux transnationaux, de programmes internationaux, sur lesquels se redéploient de manière inégale des trajectoires de politiques nationales, renouvellent la pensée politique de la santé en Afrique. Ce dossier soumet à l'épreuve des faits cette reconfiguration des politiques de santé, dissèque les déterminants des progrès et des inégalités, ainsi que les apories qui fondent les rapports entre l'économie de marché et les impératifs de santé publique. Les textes de ce dossier montrent, sur des politiques spécifiques, des césures et des continuums dans la manière de penser la santé tout en mettant en lumière des angles morts de la Global Health.

  • La pensée de Fanon est une pensée qui « empêche de dormir », sans cesse mobilisée dans des débats théoriques virulents ou comme étendard de revendications sociales et politiques. Les catégories qu'il a adoptées, façonnées dans la chair à vif de conflits atroces, n'ont rien perdu de leur acuité pour penser aujourd'hui les contradictions de la situation postcoloniale et la décolonisation de la connaissance, dans un monde où les rapports de domination produisent de nouvelles formes de souffrance et d'assujettissement. Ce dossier reprend quelques aspects d'une pensée inépuisable et indocile, en proposant un retour sur ses thèses les plus controversées : les pathologies de la reconnaissance, les conflits des sociétés africaines, la place de la culture dans la cure de la folie, le rapport entre le politique et l'islam dans la construction des États postcoloniaux, l'incorporation du racisme en situation postcoloniale. D'ailleurs, si l'on ne cesse de convoquer ce spectre et ses paroles « inopportunes et déplacées », n'est-ce pas que quelque chose de son temps - de sa violence, comme il l'avait lui-même prévu - hante encore notre présent ?

  • Coédition Karthala - IRMC Tunis.

    L'Algérie n'est pas l'exception autoritaire illisible que l'on présente parfois. En combinant les apports de l'observation sociologique et de la théorie critique, ce livre s'efforce de dépasser les fictions qui suggèrent l'existence d'un « Système » omnipotent, impersonnel et corrupteur, en décortiquant les transformations de l'ordre politique algérien au cours des trois premiers mandats d'Abdelaziz Bouteflika. Rendue à la fois possible et nécessaire par la crise qui a touché le pays à partir de la fin des années 1980, cette mise à jour s'est faite en accord avec des tendances globalisées qu'elle imite ou précède, avec en arrière-fond le spectre d'une catastrophe qui menacerait de replonger le pays dans la guerre civile.

    Cet ouvrage part du postulat que l'Algérie est confrontée à une crise toujours latente. Le souvenir de la décennie noire (1992-1999) nourrit ainsi l'idée d'une menace existentielle pesant sur le pays, orientant les politiques gouvernementales et les stratégies des acteurs. Cette situation a une dimension objective, puisqu'elle fait écho à une contestation fragmentée mais néanmoins permanente ainsi qu'aux contradictions internes du cartel qui tient l'État algérien. Elle a aussi une dimension subjective dans la mesure où les discours catastrophistes irriguent l'espace public, annonçant un bouleversement sans cesse repoussé. La crise latente est donc devenue une ressource qui justifie les dispositifs sécuritaires, mais aussi les réformes politiques et économiques.

    Par ailleurs, ce livre étudie aussi la violence symbolique qui accompagne la suspension de la catastrophe. L'incertitude brouille les cartes, questionne le passé et hypothèque l'avenir ; elle touche de plein fouet l'image de la communauté imaginaire, sans invalider totalement l'idéal de sainteté politique sur lequel l'ordre politique algérien a été bâti après 1962. La recherche de sens conduit néanmoins à des discours imputant la responsabilité des problèmes du pays à la population. Les déséquilibres structurels et les choix politiques s'effacent devant l'image d'une société prétendument malade et/ou pré-moderne. Dès lors, le « Système », aussi corrompu et violent qu'il puisse paraître, est naturalisé. Les dirigeants, mais aussi certains de leurs opposants les plus critiques, endossent alors un rôle disciplinaire pour contrôler une masse anarchique et manipulable.

  • L'investissement pour le développement durable relève de stratégies multiples, aux enjeux complexes. En son coeur, l'aide au développement reste une politique publique insuffisamment connue, tout en étant perçue comme indispensable pour compenser les inégalités.
    Avec l'implication d'un nombre croissant d'acteurs, l'émergence d'une nouvelle civilité internationale oblige à penser des politiques multidimensionnelles à l'échelle de la planète. L'aide déborde désormais du seul cadre des États et des institutions multilatérales, étendant sa toile à des acteurs qui se diversifient : États fédéraux comme collectivités territoriales, ONG ou entreprises, etc.
    En suivant le fil rouge des financements internationaux, ce livre révèle les tensions et les forces qui traversent le monde du développement. Pour saisir ses mutations, il déploie une approche interdisciplinaire, donnant aux savoirs et concepts qui le composent une profondeur historique aussi bien qu'un champ prospectif.

  • Dans le sillage de la fuite du Palais de Carthage, de nombreuses analyses ont été produites sur le rôle des médias dans le processus qui a conduit à ce changement politique majeur de l'histoire contemporaine de la Tunisie. Les travaux portant sur les réseaux socionumériques, et principalement Facebook, sont, de loin, les plus nombreux. Certains d'entre eux reposent sur des protocoles de recherche solides, d'autres se cantonnent à l'émerveillement d'une soi-disant « révolution Facebook » cristallisé en vulgate explicative de cette séquence historique. En tout état de cause, cette insistance sur ces nouveaux outils médiatiques a eu pour conséquence de passer sous silence ou de minorer les recompositions qui ont été à l'oeuvre dans toute l'écologie des médias tunisiens depuis 2011. Or, les médias dits traditionnels ont été le théâtre de reconfigurations significatives qui se sont notamment traduites par une augmentation du nombre de titres de presse et d'opérateurs audiovisuels, mais aussi d'expérimentations diverses et variées de ce à quoi sert ou devrait servir le journalisme.
    Cet ouvrage tente de remédier à cet état de fait dans la production académique sur ce moment charnière de l'histoire de la Tunisie. Il réunit huit contributions originales réparties en deux grands axes. Le premier vise à mettre en perspective historique et épistémologique la question des médias et de leurs rôles dans les changements politiques. Le second compile des études de cas sur différents secteurs des médias tunisiens. Ainsi, sont réunies des contributions traitant tout à la fois du secteur audiovisuel et de sa régulation, de la presse écrite, de l'information d'agence, mais également des pure-players de l'information numérique et de la presse satirique en ligne. Adossée aux considérations épistémologiques et théoriques de la première partie, la lecture croisée de ces études de cas donne une intelligibilité nouvelle aux réagencements entre médias et politique lors d'une séquence de changement politique, à rebours des études d'inspirations transitologiques.

    Ont contribué à cet ouvrage :
    Renaud de la Brosse, Mohammed Ali Elhaou, Enrique Klaus, Olivier Koch, Geoffroy Lauvau, Tristan Mattelart, Racha Mezrioui, Katrin Voltmer, Fredj Zamit

  • Comment penser les enjeux démocratiques, les rapports de pouvoir et les incidences des dynamiques globalisées dans un contexte rural ouestafricain contemporain ? Comment cerner cette tension entre « modernité » et « tradition » face aux enjeux vitaux des ressources naturelles et de leurs accès ? Comment saisir le « vivre-ensemble » de groupes ethnicoprofessionnels foncièrement différents mais amenés à se partager un même espace, tout en étant confrontés à la singularité environnementale du Delta intérieur du fleuve Niger au Mali ? Comment comprendre cette fascinante capacité l'adaptation, non sans violence, des populations et de leurs élites face aux bouleversements rapides et aux basculements politiques impulsés depuis le sommet de l'État ? Qui sont ces élites politiques locales ? Ancrée dans une ethnographie fine et fouillée, cette monographie explore ces questions à partir de l'étude de cas de Youwarou, une petite localité du Delta intérieur du fleuve Niger au Mali.
    Début des années 1990, le Mali vit un basculement politique qui se concrétise par la décentralisation de l'État, l'instauration du multipartisme et des élections communales, largement promus par les bailleurs de fonds du Nord. En éclairant les transformations du politique à Youwarou, depuis cet ancrage local et rural, cet ouvrage s'interroge sur les enjeux démocratiques contemporains et les injonctions normatives formulées par l'État malien et les bailleurs de fonds internationaux. L'auteure explore l'articulation pragmatique entre une politique publique visant la démocratisation et une hégémonie de fait des élites politiques locales. Cet ouvrage explore la façon dont les autorités traditionnelles se reconfigurent au fil du temps long et comment ces élites se maintiennent au pouvoir captent diverses rentes des ressources naturelles et du développement. Cet ouvrage s'intéresse aussi aux dynamiques de contrepouvoir et à l'imaginaire politique local construit par les multiples récits de fondation de la localité. Cet ouvrage revisite ainsi l'idée du « local » et du « global », en apportant une contribution à une anthropologie politique contemporaine des modes de gouvernance locale en Afrique de l'Ouest.

  • La constitution brésilienne de 1988 prévoit que soient reconnues et légalisées les terres des populations noires paysannes dont les ancêtres étaient des esclaves fugitifs et vivaient en communautés (communautés marrons, en brésilien quilombos).
    Votée dans le contexte du premier centenaire de l'abolition de l'esclavage et sous la pression des mouvements militants noirs, cette disposition était surtout un gage symbolique de réconciliation nationale. Dépourvue de tout cadre réglementaire, elle ne semblait d'ailleurs pas applicable. Les quilombos n'étaient voués qu'à être d'improbables lieux de mémoire. Au début des années 1990, pourtant, des " communautés noires " affirment être les héritières des anciens quilombos et, invoquant la constitution, exigent les titres de propriété des terres qu'elles occupent.
    A l'interface entre " question agraire " et " question raciale ", entre mémoire et ethnicité, au carrefour du terrain ethnographique et de l'analyse sociologique, cet ouvrage propose de suivre l'aventure au cours de laquelle l'une de ces communautés, Rio das Rãs (littéralement " Rivière des Grenouilles ") de l'État de Bahia, fut amenée à puiser dans son passé les ressources pour garantir sa survie dans le Brésil contemporain.

  • Des lendemains de la première guerre mondiale à la veille de la chute du Mur de Berlin, la trajectoire de Habib Bourguiba, né en 1903, s'est confondue avec le " court XXe siècle ".
    Tour à tour journaliste militant, avocat, leader de parti et chef d'Etat, le fondateur de la République tunisienne aura vécu pour la politique soixante années durant, dont la moitié vouée à l'exercice du pouvoir. Déposé en 1987 par un coup d'Etat " constitutionnel ", il s'est éteint en l'an 2000, dans la solitude d'une semi-captivité. Au-delà des particularités de la scène tunisienne, la figure de Bourguiba est partie prenante des conflits et recompositions du " siècle des extrêmes " : l'apogée des empires coloniaux et les mouvements d'indépendance nationale, la monte des fascismes et leur liquidation à l'issue de la seconde Guerre mondiale, l'ordre mondial bipolaire de la guerre froide et l'implosion de l'URSS, l'essor de l'État social et son démantèlement sous la poussée des force du marché, la sécularisation des formes sociales et le renouveau des idiomes religieux...
    La trace de Bourguiba, réformateur, décolonisateur et tuteur du développement serait-elle dépourvue de prolongement au-delà du siècle qu'elle a parcouru ? N'aurait-elle de signification et de portée qu'au regard de la seule Tunisie ? N'aurait-elle laissé en héritage que l'autoritarisme ? Plutôt que de faire oeuvre biographique, cet ouvrage rassemble des contributions et des témoignages inédits. Il se propose d'analyser et d'interpréter des moments et des sites du parcours de Bourguiba dont les enjeux et la profondeur dépassent, souvent de loin, sa personne et son action.
    Non point pour les besoins d'un quelconque procès en canonisation ou, à l'opposé, en usurpation d'histoire. Mais tout simplement parce que s'abstenir de poser les jalons d'une évocation de la trace et de l'héritage de Bourguiba serait renoncer à la compréhension d'un présent si pesant.

  • Commémorations célébrant le courage et l'héroïsme au combat, exaltation du patriotisme dans le discours politique et l'espace public, mise en avant des forces armées, politique étrangère visant à la restauration du statut de grande puissance du pays : la Russie semble saisie d'une vague de patriotisme sans précédent dont les formes les plus radicales comme les discours de la " préférence nationale" , les agressions racistes ou la violence extrême du conflit tchétchène, inquiètent.
    Rassemblant des contributions de spécialistes de la Russie autour de l'éducation militaire, des relations entre l'Église et l'Armée en passant par la réforme des troupes, la production de feuilletons patriotiques ou les stratégies de contrôle de l'information, cet ouvrage s'intéresse à la production, à la diffusion et à la mise en oeuvre des discours et des initiatives patriotiques et militaires. Au-delà des aspects les plus spectaculaires, et en s'interrogeant aussi sur les continuités historiques, il montre que le militaire garde une place centrale dans les institutions et la société russes contemporaines.

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