Livres en VO

  • Le 11 avril 1769, l'Endeavour de Cook jette l'ancre à Tahiti. Les fêtes se succèdent en l'honneur des invités étrangers. Un jour, les marins assistent à l'étrange cérémonie du "tatau" qui consiste à décorer le corps de marques bleutées en injectant de l'encre sous la peau. Envoûtés, les marins succombent à leur tour à la coutume locale. Ainsi naît le "tattow", du polynésien "tatau" (tatahou), issu de "ta", qui signifie "heurter". Au retour, ils décrivent avec enthousiasme et nostalgie cette vie paradisiaque. L'attrait pour le tatouage est né, définitivement accolé à l'exotisme et à l'érotisme. Les exhibitions de marins tatoués obtiennent un immense succès. Dans les villes portuaires s'ouvrent les premiers studios. De l'Angleterre à l'Allemagne, le phénomène se propage et touche aussi bien la classe ouvrière que les marins, c'est la "rage du tatouage". Le plus souvent, le tatouage a lieu à bord, en dehors des heures de service, et surtout quand les matelots sont punis. Le matelot se sert aussi de sa peau comme d'un agenda où il inscrit les principaux épisodes de sa vie. Aux côtés des classiques trois mâts, on rencontre des coeurs enflammés percés d'une flèche, des sirènes, souvent une ancre ou une rose des vents. Un cochon et un coq sur le dessus des pieds protègent le marin de la noyade : ces animaux de ferme ne sachant pas nager, ils le porteraient à terre rapidement. Un dragon indique une escale en Chine... En France, nombre de tatoueurs apprennent leur métier derrière les barreaux de la prison de Toulon ou dans les cages de l'Hercule, un pénitencier flottant amarré à Brest. Jusqu'aux années 80, ils continuent d'orner l'épidémie boucané des marins de tous les pavillons à Lorient, Brest le Havre, Saint Malo, Saint-Nazaire ou Toulon.

  • 1892, Pierre Louÿs, alors poète novice accumule, quand il ne les réalise pas lui-même, des photographies érotiques voire pornographiques. Méticuleux, il lui semble indispensable de mettre en fiche tout ce qui concerne la sexualité. Il se consacre à la partie de l'anatomie féminine qui le fascine le plus : Le Cul de la Femme. Louÿs choisit un album de photographies à la reliure ordinaire. De sa plume il calligraphie les titres, les découpe, les colle en haut de chaque page et place les images sélectionnées à la suite, sans oublier de le signer. Il classe ainsi avec soin ses photographies, les ordonne, définit les positions plus ou moins académiques des modèles : « Retroussée », « Debout », « Hanchant », « Debout une jambe levée », « Position genu-pectorale », « Accroupie », « Suspendue »...
    Après son décès survenu en 1925, l'album est cédé pour quelques francs, mêlé à d'autres photographies obscènes. Il passe de main en main pour finir chez un libraire qui « a le client » : Michel Simon, qui comme Louÿs, amasse une collection unique autour de la pornographie. Au décès de l'artiste, l'album suit les dizaines de milliers de documents qui sont proposés sur le marché, soit aux enchères, soit à l'amiable de la fin des années 70 au début des années 80.
    C'est alors qu'il arrive entre les mains d'un libraire parisien spécialisé, Alexandre Dupouy. Afin de l'étoffer, ce dernier a sélectionné des images de la même époque, qui ont (ou ont pu) appartenir à Pierre Louÿs.

  • "Depuis quelque temps, il y a du nouveau dans la maison. Un Monsieur qui vient nous voir régulièrement. Il a l'air très riche, toujours élégant et soigné, quoiqu'un peu âgé. Il entre discrètement, en nous saluant comme des vraies Dames. On se sentirait presque empotées avec nos corsets un peu élimés, nos chaussures aux talons boiteux et nos ongles jamais parfaits.
    On surveille notre langage, mais rien à faire, on est habituées à se parler comme des hommes, avec l'odeur du tabac sur la langue et tout. Ce qui est bien, avec ce Monsieur, c'est qu'on n'est jamais obligées de faire des choses un peu bizarres, comme avec certains autres. Ce qu'il veut, c'est nous prendre en photographie." En 1980, un vieux monsieur se rend chez un libraire parisien spécialisé, Alexandre Dupouy, et lui propose sa collection : des centaines de photos de jeunes femmes nues qui posent pour cet inconnu. Ces filles ne sont pas des modèles de peintres ou de photographes, et pas d'avantage d'hypothétiques rencontres qui auraient consenti à se dénuder devant un objectif : elles ont l'habitude de s'exhiber. On devine qu'elles vivent nues dans le même décor, dans la même maison : ce sont des prostituées "en maison". Une vue prise d'un balcon donnant sur la place Pigalle en temoigne. Elles s'appellent Fanfan, Mado, Suzy, Nenette, et pendant des années, l'inconnu les a photographiées. Il est le E.J. Bellocq français, ce photographe américain du début du siècle dont Louis Malle a illustré la vie dans son film La Petite, avec Jodie Foster sur les filles de Storyville, le quartier chaud de la Nouvelle-Orléans. Le photographe a jeté tous les négatifs et désire juste laisser quelques tirages à l'intention d'amateurs qui partagent ses goûts à la condition expresse qu'on ne révèle jamais son identité. Il devint Monsieur X pour les collectionneurs.
    Les clients défilent en ces temps où les "maisons" tournent à plein régime et sont le symbole de l'hypocrisie des moeurs bourgeoises de l'époque. Parmi eux donc, Monsieur X leur demande de poser pour son bon plaisir. Portraits, scènes suggestives, scènes de la vie quotidienne dans les bordels, rien n'échappe à l'objectif du photographe passionné qui va conserver toute sa vie ces clichés. Moments de répit dans la journée des pensionnaires des bordels, ces photos, si elle sont explicites, ne sont pas pornographiques : on y devine avec émotion l'étrange regard de ces filles dont le corps exposé est livré à la société de l'époque.
    2015 : grande exposition au Musée d'Orsay consacrée à la prostitution de 1890 à 1920 avec une mise en avant à la librairie du musée des clichés d'Alexandre Dupouy Livre bilingue français/anglais

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