Langue française

  • Après des années d'errance, Karl joueur compulsif et désargenté retourne au sein de sa famille qu'il n'a plus revue depuis plus de vingt ans. Son père est un vieillard égoïste qui a rejeté ses deux fils comme lui-même le fut par son propre père. Sa mère sous calmants attend un fils de dix-huit ans qui n'existe plus. Pierre, dit l'Indien, frère mal aimé par tous, vit désormais à l'écart. Aucun n'attache une réelle importance à ce retour. Aux abois, stigmatisé par son échec, Karl est un poids pour ses vies construites sans lui. Au coeur d'une forêt limousine rode un sanglier solitaire que les chasseurs ne parviennent pas à abattre.
    Le Plateau de Millevaches en hiver se prêtait idéalement à l'écriture de ce roman particulièrement froid sous la plume de Séverine Chevalier. Un lieu vaste et silencieux, où les arbres sont noirs ; noirs comme la bête qui se cache dans les bois. Où la neige voile tout, à l'instar de l'obstination de chacun des personnages à taire d'anciens secrets, à contenir des douleurs qui n'ont jamais cicatrisé. Le Plateau est la scène d'une pièce dramatique découpée en courts fragments. Ce décor muet comme un drap immaculé posé sur des corps torturés que l'auteur ausculte avec une écriture concise, légère, qui lui permet de s'immiscer dans les chairs vives. Comme dans son premier roman, Recluses, l'auteur choisit d'investir un endroit en retrait, pourvu de vieilles pierres, de bâtisses inquiétantes, chargées comme les coffres d'un vieux grenier. Un endroit à l'abri de l'agitation et des regards du reste du monde, où des personnages profondément seuls sont confrontés. Un lieu silencieux afin de mieux entendre résonner les coups de feu.
    Roman dense et tendu, où chaque souffle, chaque craquement de branche sous le poids de la neige a son importance, où un geste et un regard sont aussi capitaux qu'une déclaration de guerre, Clouer l'Ouest joue avec les mots, rend en quelques images une scène vivante et nous colle au plus près de ses personnages.

  • « Quand tu cours, tu n'es plus tout à fait toi-même, ou alors tu le deviens. » 1985. Par un soir d'hiver, la femme de Serge Ourozewski, gynécologue réputé, meurt en couches. Rongé par la culpabilité, Ourozewski part s'isoler dans la forêt de Saoû avec son fils Rémi, âgé de huit ans. Dans ce monde clos, Ourozewski bascule dans la folie.
    2014. Baptiste, un étudiant en médecine, participe à une épreuve d'Ultra-Trail dans le Vercors. Il termine deuxième derrière une mystérieuse jeune femme, Marion, qui disparaît sitôt la ligne d'arrivée franchie.
    2015. Baptiste prend sa revanche et remporte la course. Après une nuit passée ensemble, Marion disparaît de nouveau en lui donnant rendez-vous l'année suivante. Mais Baptiste ne parvient pas à l'oublier. Il s'installe à Die dans l'espoir de la retrouver. Un jour il découvre les reliefs abrupts de la Forêt de Saoû. Il y rencontre un coureur solitaire. Un homme à la vélocité exceptionnelle.
    En poursuivant Marion, Baptiste découvre peu à peu le terrible secret qui la lie à Rémi. La vérité surgira-t-elle au bout du chemin ?

  • La pioche reposait toujours dans le coffre de ma voiture. Je n'y avais pas touché depuis la lettre, mais ce soir-là, il y avait dans l'air quelque chose qui ressemblait à un cercle qu'il fallait clore.
    J'avais songé aux anciens, de quelle manière j'étais allé mordre la terre et fouiller le passé à la recherche des mémoires et de ce qui avait voulu disparaître. J'avais songé que c'était de cette façon-là qu'il me faudrait enterrer le présent, et me faire disparaître moi-même. Que cela serait juste. Un sacrifice pour moi. Une délivrance pour elles. Le manche s'était calé au bon endroit. Je m'étais demandé si c'était de l'orme, et j'avais su comment faire.
    Il emprunte la glaise des sous-bois. À l'heure qu'il est, on est probablement à ses trousses. Sa course vient parfois frôler les villages endormis, l'asphalte visqueux des routes. Le cabot l'escorte et la pioche meurtrit son épaule. Comme il n'a aucun autre compagnon, c'est à eux qu'il murmure le Plateau, les trajectoires perdues et les mémoires effacées. Quelque part à l'issue du chemin, il y a le Lac et le vacarme du Mur. Qui attend. Le Mur n'est autre qu'un barrage, et le Plateau est celui des « mille sources », stratifié, préservé, où des blocs rocheux monolithiques surgissent parfois des landes ou au milieu des forêts. Une « écriture de la terre » est à l'oeuvre, minutieuse, poétique, charnelle. Chaque mot semble directement extrait de la flore que le narrateur du roman parcourt, affronte, et avec laquelle il fait corps. Chaque mot prélevé comme un fragile échantillon minéral, organique, afin de témoigner de chaque instant vécu, chaque centimètre, puis chaque pas en direction du Mur qui gronde au loin. Ce roman s'écoule à la façon d'un compte à rebours en direction d'un but sur lequel la netteté se fera au cours des dernières lignes, compte à rebours entrecoupé de flash-back offerts comme des images figées qui tournent dans la tête du narrateur.
    Lui a quarante ans, après une féroce jeunesse de luttes, d'engagement total - ses « années loup » - il a rejoint le troupeau. Mais vivre résigné en attendant la mort, il n'y est pas parvenu. Révolte sociale, marginalité, appétit de liberté se sont fracassés sur les réalités du monde. Alors il est traqué. Et c'est vers le barrage qu'il fuit, pour « trouer ce monde et tout noyer. ».
    En lisant les dernières pages de ce roman, on songe au barrage du roman Un bon endroit pour mourir, de Jim Harrison. Patrick K. Dewdney nous invite à examiner au plus près le microcosme inouï qui grouille, la matière qui se désintègre pour se régénérer, l'impensable vie qui anime l'eau.
    Pour nourrir les racines de son roman, l'auteur s'est isolé dans une cabane, peu avant l'automne, aux abords du lac en question, afin de poser les premiers mots, les premiers blocs. Il n'y a pas de chapitres dans Crocs ; c'est un corps solidaire aux articulations nées d'une même source : la nature et l'homme qui se débat dans cette complexité dans l'espoir de venir à bout de ses propres démons, ou de les mettre à l'oeuvre par tous les moyens. Un fugitif qui se dévoile petit à petit - marginal ? casseur ? zadiste ? terroriste ?- une course dans les paysages millénaires du massif central, Patrick K. Dewdney nous entraîne vers les abîmes de la condition humaine moderne. Mais cette terrible descente est pleine de fureur, de poésie et même de majesté.

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