Littérature générale

  • D'où vient ce sentiment diffus, de plus en plus oppressant et de mieux en mieux partagé, d'un retard généralisé, lui-même renforcé par l'injonction permanente à s'adapter au rythme des mutations d'un monde complexe? Comment expliquer cette colonisation progressive du champ économique, social et politique par le lexique biologique de l'évolution ?
    La généalogie de cet impératif nous conduit aux sources d'une pensée politique, puissante et structurée, qui propose un récit très articulé sur le retard de l'espèce humaine et sur son avenir. Elle s'est donné le nom de « néolibéralisme » : néo car, contrairement à l'ancien qui comptait sur la libre régulation du marché pour stabiliser l'ordre des choses, le nouveau en appelle aux artifices de l'Etat (droit, éducation, protection sociale) afin de transformer l'espèce humaine et son environnement et construire ainsi artificiellement le marché : une biopolitique en quelque sorte.
    Il ne fait aucun doute pour Walter Lippmann, théoricien américain de ce nouveau libéralisme, que les masses sont rivées à la stabilité de l'état social (la stase, en terme biologique), face aux flux qui les bousculent. Seul un gouvernement des experts peut tracer la voie de l'évolution des sociétés engoncées dans le conservatisme des statuts. Lippmann se heurte alors à John Dewey, grande figure du pragmatisme américain, qui, à partir d'un même constat, appelle à mobiliser l'intelligence collective des publics, à multiplier les initiatives démocratiques, à inventer par le bas l'avenir collectif.
    Un débat sur une autre interprétation possible du sens de la vie et de ses évolutions au coeur duquel nous sommes plus que jamais.

  • L'été

    Albert Camus

    Qu'il suive le fil d'Ariane sur les traces du Minotaure pour évoquer Oran et ses alentours, qu'il revisite le mythe de Prométhée à la lumière de la violence du monde moderne, ou qu'il rêve à la beauté d'Hélène et de la Grèce, Albert Camus nous entraîne tout autour de la Méditerranée et de ses légendes.
    Un court recueil de textes lyriques et passionnés pour voyager de l'Algérie à la Grèce en passant par la Provence.

  • En France, tout ce qui pèse et qui compte se veut et se dit « sans frontières ». Et si le sansfrontiérisme était un leurre, une fuite, une lâcheté ? Partout sur la mappemonde, et contre toute attente, se creusent ou renaissent de nouvelles et d'anciennes frontières. Telle est la réalité. En bon Européen, je choisis de célébrer ce que d'autres déplorent : la frontière comme vaccin contre l'épidémie des murs, remède à l'indifférence et sauvegarde du vivant. D'où ce Manifeste à rebrousse-poil, qui étonne et détone, mais qui, déchiffrant notre passé, ose faire face à l'avenir.

  • Jeune fille à marier, épouse et mère, maîtresse, vieille fille : ces états offerts à la carrière féminine, la littérature occidentale comme l'expérience du monde vécu nous les ont rendus familiers.
    Pourtant, la lecture de quelque deux cent cinquante oeuvres, classiques ou plus confidentielles, du XVIIIe siècle à nos jours - romans, nouvelles, contes, pièces de théâtre et films -, réserve une étonnante surprise. La fiction ne se contente pas de refléter la réalité historique et ses lentes évolutions ; à partir de ce petit nombre, très stable, d'états dûment structurés, régis par des règles précises, définis par le mode de subsistance économique et la disponibilité sexuelle, elle révèle un état particulier : le «complexe de la seconde».
    Cet état, qui ne s'observe pas semblablement dans la vie commune, est l'équivalent féminin et romanesque du complexe d'oedipe : comment, maîtresse, prendre la place de la femme mariée ? Comment, seconde épouse, remplacer la première ? Il hante la fiction, noble ou sentimentale, de Charlotte Brontë à Georges Ohnet, d'Honoré de Balzac à Marguerite Duras, de Thomas Hardy à Delly, d'Henry James à Daphné Du Maurier.
    Telle, dans ses structures, apparaît l'identité féminine à un «regard éloigné», celui que peut porter l'anthropologue sur les romans de la culture occidentale.

  • L'Occident, comme toute civilisation, n'a cessé depuis les origines de s'interroger sur la différence des sexes.
    Mais parle-t-on de l'homme et de la femme que l'on n'a encore rien dit : se réfère-t-on au genre - définition culturelle par des qualités morales, affectives, sociales. - ou au sexe - définition par des spécificités anatomiques ? Jamais, en effet, les deux notions ne se recouvrirent. Dès l'Antiquité, Aristote, par la définition de l'ordre des êtres, et Galien, par la définition du corpus anatomique, fondent le modèle du sexe unique, qui sera dominant jusqu'au XVIIIe siècle, et dans lequel le genre définit le sexe : hommes et femmes sont rangés suivant leur degré de perfection métaphysique, le long d'un axe dont le sommet de perfection est occupé par l'homme.
    Au plan anatomique, nulle différence d'organes entre hommes et femmes, sinon que ceux des femmes sont à l'intérieur du corps, non pas à l'extérieur. Le genre est donc un fait immuable de la nature, dicté par la hiérarchie parfaite du cosmos ; le sexe, un effet de conventions, permettant de distinguer utilement dans l'unicité de l'anatomie. Au XVIIIe siècle, émerge l'autre modèle de la différence sexuelle : le modèle des deux sexes, dans lequel, au contraire du premier, le sexe définit le genre : parce que, au niveau de l'anatomie comme de la physiologie, femmes et hommes sont incommensurablement différents, les genres définissent dès lors qualités, vertus et rôles selon des racines biologiques.
    Le sexe est un fait immuable de la nature ; le genre, un effet du déterminisme biologique dans l'univers des conventions culturelles, politiques, artistiques et sociales. Ces deux modèles, toutefois, ne se succèdent pas dans une histoire linéaire : dès le XVIe siècle, des auteurs posaient l'irréductible différence anatomique ; au XXe siècle encore, d'autres - tel le Freud des Essais sur la théorie sexuelle - pensent la sexualité selon le modèle du sexe unique.
    Les deux modèles coexistent dans le temps ; si leur prégnance sur les esprits peut être liée à des évolutions générales - économiques, culturelles, sociales - elle ne peut en aucun cas être strictement expliquée par celles-ci, et moins encore par les progrès de la connaissance anatomique qui se moulent le plus souvent dans les représentations dictées par chacun de ces modèles. Écrire sur la différence des sexes contraint-il dès lors à abandonner l'écriture de l'histoire telle qu'on la pratique communément : causalité par l'économie, la société, les mentalités ; succession ; évolution ? Oui, répond Thomas Laqueur, tant le sujet porte sur notre identité perpétuellement redéfinie : " Au fond, la substance du discours de la différence sexuelle ignore l'entrave des faits et demeure aussi libre qu'un jeu de l'esprit.
    ".

  • Voici venu le temps des petits prophètes. Ils susurrent que le papier est voué à disparaître, ils se réjouissent de la mort du livre, qui les dispense, croient-ils, d'en lire, ils clament l'avènement du tout numérique et de sa révolution. Mais l'univers des prophéties est loin de notre monde réel. Robert Darnton met en parallèle les moyens électroniques de communication avec la puissance libérée par Gutenberg voilà plus de cinq siècles, il en évalue les effets anthropologiques sur la lecture, il mesure les avantages mutuels qui lient bibliothèques et Internet, il examine enfin nombre de problèmes d'ordre pratique, c'est-à-dire culturels, par exemple, pourquoi maintenir les acquisitions de livres imprimés tout en accroissant la place faite au numérique, support désormais privilégié par les jeunes générations? Comment légitimer les monographies numériques aux yeux des conservateurs pour qui un livre ne peut exister que sous forme imprimée ? Par quel paradoxe la bibliothèque, en apparence la plus archaïque des institutions, est, du fait de sa position au coeur du monde du savoir, l'intermédiaire idéal entre les modes de communication imprimés et numériques ? Chemin faisant, le lecteur découvre comment le livre met en forme la matière du monde, combien les processus de transmission modifient les textes mêmes, pourquoi le papier n'est pas entièrement remplaçable par le fichier numérique, que Shakespeare prouve la nécessité de conserver plus d'un exemplaire d'un livre, et ce que serait une République numérique des Lettres. Robert Darnton signe ici un livre non pas d'oraison, mais de raison gardée.

  • Le labyrinthe de la solitude est un ouvrage capital de la littérature mexicaine contemporaine.

    " le labyrinthe de la solitude, dit octavio paz, fut un exercice de l'imagination critique : une vision, mais aussi une révision du mexique. point du tout un essai sur la philosophie de l'essence du mexique ou une recherche de notre prétendu être. le mexicain n'est pas une essence, mais une histoire. de ce point de vue, le caractère des mexicains n'a pas une fonction différente de celui des autres peuples : d'une part, il est un bouclier, un mur ; d'autre part, un faisceau de signes, un hiéroglyphe.
    Dans le premier cas, c'est une défense contre le regard d'autrui, mais qui nous immobilise et nous emprisonne ; dans le second, c'est un masque qui, en même temps, nous exprime et nous étouffe. ce n'est donc pas la définition de l'essence du mexique qui m'intéressait mais la critique : cette activité qui consiste, autant qu'à nous connaître, à nous libérer.
    " le mexique est un fragment, une partie d'une histoire beaucoup plus vaste.
    Les révolutions contemporaines en amérique latine ont été et sont des réponses à l'insuffisance du développement, d'oú procèdent aussi bien leur justification historique que leurs fatales et évidentes limites. les modèles de développement que nous offrent aussi bien l'est que l'ouest sont des compendiums d'horreurs : pourrons-nous à notre tour inventer des modèles plus humains et qui correspondent mieux à ce que nous sommes ? gens de la périphérie, habitants des faubourgs de l'histoire, nous sommes, latino-américains, les commensaux non invités, passés par l'entrée de service de l'occident, les intrus qui arrivent au spectacle de la modernité au moment oú les lumières vont s'éteindre.
    Partout en retard, nous naissons quand il est déjà dans l'histoire ; nous n'avons pas de passé, ou si nous en avons eu un, nous avons craché sur ses restes. nos peuples ont dormi tout un siècle et, pendant qu'ils dormaient, on les a dépouillés et ils vont maintenant en haillons. et pourtant, depuis un siècle, sur nos terres, si hostiles à la pensée, ici et là, en ordre dispersé mais sans interruption, sont apparus des poètes, des prosateurs et des peintres qui les égaux des plus grands des autres continents.
    Allons-nous enfin nous montrer capables de penser une société qui ne soit pas fondée sur la domination d'autrui et qui ne nous mène ni aux glacials paradis policiers de l'est ni aux explosions de nausée et de haine qui interrompent le festin de l'occident ? ".

  • « J'allais rejoindre la vie, la folie dans les livres.
    (.) La jeune fille s'éprenait de l'explorateur qui lui avait sauvé la vie, tout finissait par un mariage. De ces magazines et de ces livres j'ai tiré ma fantasmagorie la plus intime. » Lorsque le jeune Sartre lève ainsi une épée imaginaire et se rêve en héros après avoir lu les aventures de Pardaillan, il ne fait rien de très différent de ce que nous faisons tous quand nous lisons, puissamment attirés vers des possibilités d'être et des promesses d'existence.
    C'est dans la vie ordinaire que les oeuvres se tiennent, qu'elles déposent leurs traces et exercent leur force. Il n'y a pas d'un côté la littérature, et de l'autre la vie, dans un face-à-face brutal et sans échanges qui rendrait incompréhensible la croyance aux livres, un face-à-face qui ferait par exemple des désirs romanesques de Sartre (ou de la façon dont Emma Bovary se laisse emporter par des modèles) une simple confusion entre la réalité et la fiction, et par conséquent un affaiblissement de la capacité à vivre.
    Il y a plutôt, dans la vie elle-même, des formes, des élans, des images et des styles qui circulent entre les sujets et les oeuvres, qui les exposent, les animent, les affectent. Dans l'expérience ordinaire de la littérature, chacun peut ainsi se réapproprier son rapport à soi-même, à son langage, à ses possibles : car les formes littéraires se proposent dans la lecture comme de véritables formes de vie, engageant des conduites, des démarches, des puissances de façonnement et des valeurs existentielles.
    La lecture n'est pas une activité séparée, c'est l'une de ces conduites par lesquelles, quotidiennement, nous donnons un aspect, une saveur et même un style à notre existence.

  • Noces

    Albert Camus

    Ce recueil se compose de quatre essais écrits en 1936 et 1937, publiés en 1950.
    Noces à Tipasa évoque un «jour de noces avec le monde». Sur la plage de Tipasa, dans les odeurs sauvages de l'été d'Algérie, un jeune homme, fils d'une «race née du soleil et de la mer», chante sa joie de vivre dans la beauté et son orgueil de pouvoir aimer sans mesure.
    Le vent à Djemila. Au crépuscule, dans le décor tragique d'une ville morte traversée par le vent, l'auteur exprime sa «certitude consciente d'une mort sans espoir». Mais l'horreur même de cette mort ne l'en distraira pas. Jusqu'au bout, il sera lucide.
    L'été à Alger. Description psychologique d'une ville sans passé qui ignore le sens du mot vertu, mais qui a sa morale et où les hommes trouvent «pendant toute leur jeunesse une vie à la mesure de leur beauté».
    Le désert. Partant de la leçon des grands peintres toscans, l'auteur s'approche de cette «double vérité du corps et de l'instant... qui doit nous enchanter mais périr à la fois». Il découvre que l'accord qui unit un être à sa vie, dans un monde dont la beauté doit périr, est la «double conscience de son désir de durée et son destin de mort». Notre salut est sur la terre où le bonheur peut naître de l'absence d'espoir.

  • Nul autre que chardin, dans son tableau un philosophe occupé de sa lecture, n'a mieux dépeint cet acte : le philosophe a revêtu un habit de cérémonie, car la lecture est un acte de courtoisie à l'égard du texte, entrée en commerce du lecteur avec un auteur et ses mots ; il s'est entouré de dictionnaires et d'autres volumes, car les mots lui arrivent chargés de tout ce que leur histoire contient en puissance ; il a préparé sa plume, car la lecture est réponse à un texte, grâce aux annotations marginales, aux notes prises, aux citations relevées.
    Dans le silence de son étude, il va apprendre des passages par coeur, sur lesquels, devenu lui-même écrivain, il fera fond, comme les grands écrivains d'occident qui n'ont cessé de reprendre quelques thèmes uniques et singuliers - telles les deux cènes, du christ et de socrate -, imposant la littérature comme réseau de résonances. dans le inonde numérique de demain, que restera-t-il de ces passions impunies, de ces lectures bien faites, pour reprendre la formule de péguy ? mourir plutôt que d'abandonner, dans sa cité livrée au pillage, une déduction géométrique, tel avait été, aux origines de notre continent, le choix d'archimède.
    La culture, réponse à la barbarie, est notre destin. ce destin, il se trouve encore à syracuse - syracuse en sicile plutôt que dans l'état de new york.

  • La sociologie doit-elle être mise au service d'une critique de la société ? La critique détourne-t-elle la sociologie de son projet scientifique ? Luc Boltanski propose ici un cadre permettant d'articuler ces deux approches, apparemment antagoniques. Ce travail d'unification a pour ambition de contribuer au renouvellement actuel des pratiques de l'émancipation.

  • Pourquoi, au tournant des XIXe et XXe siècles, observe-t-on tour à tour : le développement du roman policier, dont le coeur est l'enquête, et du roman d'espionnage, qui a pour sujet le complot ; l'invention, par la psychiatrie, de la paranoïa, dont l'un des symptômes principaux est la tendance à entreprendre des enquêtes interminables, prolongées jusqu'au délire ; l'orientation nouvelle de la science politique qui, se saisissant de la problématique de la paranoïa, la déplace du plan psychique sur le plan social et prend pour objet l'explication des événements historiques par les " théories du complot " ; la sociologie, enfin, qui se dote de formes spécifiques de causalité - dites sociales -, pour détermine les entités, individuelles ou collectives, auxquelles peuvent être attribués les événements qui ponctuent la vie des personnes, celle des groupes, ou encore le cours de l'histoire ? La raison en est la conjoncture nouvelle que créent de profonds changements dans la façon dont est instaurée la réalité sociale.
    C'est à l'Etat-nation, tel qu'il se développe à la fin du XIX° siècle, que l'on doit le projet d'organiser et d'unifier la réalité pour une population et sur un territoire. Mais ce projet, proprement démiurgique, se heurte à une pluralité d'obstacles parmi lesquels le développement du capitalisme, qui se joue des frontières nationales, occupe une place centrale. Ainsi la figure du complot focalise des soupçons qui concernent l'exercice du pouvoir : où se trouve réellement le pouvoir et qui le détient, en réalité ? Les autorités étatiques, qui sont censées en assumer la charge, ou d'autres instances, agissant dans l'ombre, banquiers, anarchistes, sociétés secrètes, classe dominante, etc.
    ? Ainsi s'échafaudent des ontologies politiques qui tablent sur une réalité doublement distribuée : à une réalité officielle, mais de surface et sans doute illusoire, s'oppose une réalité profonde, cachée, menaçante, officieuse, mais bien plus réelle. Roman policier et roman d'espionnage, paranoïa et sociologie - inventions à peu près concomitantes - sont solidaires d'une façon nouvelle de problématiser la réalité et de travailler les contradictions qui l'habitent.
    Les aventures du conflit entre ces deux réalités - réalité de surface contre réalité réelle- constitue le fil directeur de l'ouvrage.

  • Le temps proustien croise celui de l'histoire : les mutations sociales, l'Affaire Dreyfus, la Première Guerre mondiale, l'antisémitisme, l'identité nationale. Juif et catholique, ni l'un ni l'autre, Proust écrit en moraliste une des fresques les plus complexes de cet univers qui sort de La Bruyère, Sévigné et Saint-Simon pour basculer déjà dans la société de l'éphémère. Mais c'est un moraliste insolite, qui éclaire d'une impitoyable ironie nos vices les plus dérobés, nos amours les plus infantiles.
    Tissé de perceptions et de fantasmes, ce temps proustien - qui n'est ni celui de Bergson ni celui de Heidegger - devient sensible. À l'imaginaire avide du lecteur, le narrateur offre l'appât savoureux de ses personnages : Swann et Odette, Bloch, Oriane, Verdurin, Albertine, Charlus, dont cet essai aide à retrouver les caractères mêlés aux paysages, églises, dalles et aubépines.
    Pourtant, dans les plis de longues phrases, dans le cumul des brouillons et des lettres, dans la cruauté et le ridicule des passions, l'insignifiance des amours et le néant des êtres brusquement s'imposent. Les personnages se contaminent et se brouillent, une profondeur secrète les attire. Telle la madeleine trempée dans le thé, ils perdent leur contour absorbé par le style. Ces héros, ces visions, fruits d'une imagination dont Proust disait qu'elle était son seul organe pour jouir de la beauté, finissent par nous laisser un goût, un seul, âcre et tonique : le goût de l'expérience littéraire. Du roman comme thérapie, comme transsubstantiation.

  • Quel langage et quels arguments employa, au xviie siècle et au xviiie siècle, la critique des conduites masquées et des " conventions de société " ? jean starobinsi nourrit sa réflexion d'une série d'exemples qui sont autant de coups de sonde -l'usage du mot civilisation au siècle des lumières ; la doctrine classique de la civilité et l'art de la flatterie ; la fable et la mythologie au grand siècle ; les rapports qu'entretiennent l'exil, la satire et la tyrannie chez montesquieu ; l'écriture philosophique et la phrase asymétrique chez voltaire ou la quête du remède dans le mal chez rousseau.

    Il ne s'agit pas, pour jean starobinski, de se livrer à une enquête systématique ou de narrer une histoire complète, mais d'écouter les mots, d'analyser les styles.

  • Le tome I de Ce que social veut dire (2013), centré sur "Le déchirement du social", dégage, par le biais notamment d'une confrontation avec la tradition de la philosophie sociale (Sartre, Lévi-Strauss, Merleau-Ponty, Castoriadis, Bourdieu, Boltanski et Thévenot), le modèle du conflit mis en oeuvre par la théorie de la "lutte pour la reconnaissance".
    Mais se pose alors le problème de la justification normative de ce modèle. Deux possibilités s'offrent, qui ont longtemps paru s'exclure mutuellement : soit la valeur normative des luttes pour la reconnaissance est appréciée selon ce qu'elles apportent à la réalisation d'une "vie bonne" parmi les membres de la société ; soit leur rôle normatif se mesure à leur contribution à l'instauration de la "justice" sociale dans la société. Dans le premier cas, c'est la réalisation individuelle de soi qui constitue le critère normatif, et, dans le deuxième, la répartition équitable des libertés individuelles entre tous les membres de la société.

    Renouant avec la tradition de la Théorie critique, Honneth se confronte ici avec Adorno, Benjamin, Neumann, Mitscherlich, Wellmer, mais aussi la psychanalyse et la théorie de la justice ; il établit qu'à la différence d'autres terminologies morales qui peuvent être mobilisées pour juger de l'état normatif des sociétés - que ce soient les concepts d'"aliénation" ou de "réification" d'un côté, de "discrimination" ou d'"exploitation" de l'autre, mais qui ne relèvent que de la philosophie sociale ou de la philosophie politique -, la lutte pour la reconnaissance est à la fois l'indicateur d'une pathologie sociale et l'indice d'une injustice.

  • La démocratie a posé l'universalité du principe d'égalité : la communauté des citoyens est régie par le principe de l'égalité formelle des individus, quelles que soient par ailleurs les inégalités sociales, culturelles et autres.
    La démocratisation, au contraire, est animée par l'ambition d'assurer l'égalité réelle, et non plus seulement formelle, des citoyens. la dynamique démocratique s'est donc traduite par le développement de l'etat-providence, qui intervient toujours plus pour satisfaire les besoins économiques et sociaux des individus. il reconnaît et assure les droits du salarié, les droits à la survie matérielle et au logement, mais également aux soins médicaux, à l'éducation ou à la culture.
    Or son action est désormais paradoxale : fruit du louable souci d'assurer l'universalité des droits, elle vise, par les " discriminations positives " et autres politiques de promotion spécifique, à défendre les droits particuliers de certaines catégories. elle nourrit l'aspiration à ce que soient publiquement reconnus les droits identitaires de collectivités historiques réunies dans la même société nationale.
    L'équité se substitue à l'égalité, le multiculturalisme à l'universalité. telle est l'épreuve particulière que traversent les démocraties occidentales, confrontées au caractère toujours plus " providentiel " de leurs sociétés. comment construire une europe politique sur l'idée et les institutions de la citoyenneté, alors que les nations européennes deviennent des démocraties providentielles ? si l'égalité contemporaine tend à épuiser les formes de transcendance collective, qu'elles soient d'inspiration religieuse ou politique, comment peut-on continuer à " faire société " ?.

  • Que serait la littérature sans l'apprentissage premier des histoires que les parents lisent aux enfants, avant que ceux-ci ne deviennent capables de lire seuls à leur tour ? La littérature est d'abord une histoire de transmission et de réception qui, tel un objet transitionnel, permet à chacun d'apprendre où passe la frontière entre l'univers intime et le monde réel et extérieur.
    Parler de la littérature, c'est défendre une zone mise en danger : celle de sa transmission. Au diagnostic, aujourd'hui banal, d'une crise de la littérature dans les sociétés démocratiques, alors qu'elle constituait le coeur de leur culture jusqu'à une époque récente, on ne peut plus répondre par l'aporie de sa définition (si la littérature a vraiment jamais existé dans l'histoire), voire de la discipline dont elle est l'objet (histoire littéraire ? sociologie des institutions littéraires ?
    Théorie critique ? rhétorique ? poétique ? stylistique ? etc.). Nous faisant changer de pied, Hélène Merlin-Kajman s'interroge sur sa transmission, donc son avenir : quel usage , quel partage de la littérature est-il important non seulement de défendre mais de promouvoir, sinon d'inventer dans des sociétés démocratiques, c'est-à-dire fondées sur le respect de l'individu, la valorisation de son autonomie et de sa liberté (de conscience, de sentiment), non moins que sur les valeurs de la solidarité sociale et de la citoyenneté ? Quel rôle la littérature tient-elle dans cette affaire ? Pour quelles valeurs non seulement cognitives, mais aussi esthétiques voire thérapeutiques requises par le citoyens en démocratie faut-il restaurer le partage transitionnel de la littérature - afin que les textes littéraires, aujourd'hui observés par les sciences humaines ou tenus à distance par l'univers des images comme s'ils n'existaient qu'en dehors, tissent à nouveau des liens pour nous ?

  • D'abord, les historiens crurent au «miracle grec», mirage d'une civilisation de lumière crue, de philosophie abstraite, de figuration géométrique. Puis ils découvrirent une Grèce contrastée, travaillée par la polarité, par les oppositions de la culture et de la nature, de la Cité et de la barbarie, de l'homme-citoyen et de la femme mineure. Vient aujourd'hui, avec Nicole Loraux, l'heure d'une Grèce troublée, en demi-teinte, où ne préside plus seulement l'exclusion, mais où agissent l'échange et l'ambivalence.
    Car il ne suffit pas d'écouter le discours officiel de la Cité sur le héros viril, sans corps ni reproches, prêt à mourir superbement pour la communauté des citoyens. Il faut entendre ce que dit l'épopée, qui, depuis Homère, forme les esprits et éduque la jeunesse avec des représentations concurrentes. Ici, l'identité de l'homme ne s'oppose plus à celle de la femme, elle y puise : le guerrier est plus viril d'abriter en soi la féminité, le héros est plus valeureux d'avoir un jour, tel Achille, eu peur et pleuré. Il n'est bientôt jusqu'à la philosophie qui ne fasse, avec Platon, la part de la femme dans l'homme, puisqu'il faut bien accoucher de la vérité ou triompher, dans la contemplation du Bien, des affolements de l'âme.
    À cette fascination de la Grèce pour l'Autre féminin, la Cité mit toujours bon ordre, réduisant le mixte de l'homme et l'emprunt fait à la femme par le rejet, l'oubli et la représentation abstraite et sans faille de ses figures éponymes : le guerrier, le citoyen, le philosophe...

  • Peuple expulsé de sa terre en 1948, les Palestiniens, sans jamais oublier ou négliger leur histoire, se définissaient d'abord par leur géographie si particulière, celle de la Terre sainte. Trois figures retracent leur identité de devenir.
    Gens de la Terre sainte : du temps de l'Empire ottoman, les Palestiniens, plus encore qu'Arabes occupés, se définissent par le pays où coexistent communautés et religions et dont les paysages sont marqués par les fusions des lieux de culte et de pèlerinages des monothéismes.
    Arabes de Palestine : du temps du Mandat britannique, lorsque se bâtit le «Foyer» sioniste qui prétend appuyer ses droits sur une antériorité des Juifs sur les Arabes, au point que la «montée» vers la Palestine est un retour et non une venue, les Palestiniens, pris dans la double tourmente des colonialismes britannique et juif, deviennent, malgré résistance et révoltes, graduellement des étrangers sur leur propre terre.
    L'Absent ou le Palestinien invisible : après l'expulsion de 1948, alors que le nouvel État d'Israël gère les biens des expulsés comme «biens des absents» et qu'il efface ou modifie méthodiquement, au fil des années toponymie et topographie, les Palestiniensn parqués par villages entiers dans les camps de réfugiés, cultivent la mémoire des lieux et nourrissent l'idée du retour.
    Après des siècles de présence chez lui, le peuple palestinien réclame un État, puisque la communauté et le droit international ont érigé l'État-nation en seule forme possible, pour un peuple, de présence libre et souveraine sur sa terre.

  • Le temps est venu d'écrire la nouvelle histoire d'israël.

    Une histoire nouvelle, car, depuis que les archives couvrant les années de fondation de l'etat ont été ouvertes, le débat historiographique fait rage, avec une violence inégalée en tout autre pays. des cénacles universitaires aux grands quotidiens, historiens et témoins disputent de questions essentielles pour l'identité nationale et l'avenir du pays : dans quelles conditions le foyer national juif - le yichouv - s'établit-il en palestine au xixe siècle et au xxe siècle dans une terre déjà habitée ? quelle fut l'attitude des dirigeants du yichouv face au génocide des juifs d'europe, puis à l'égard des survivants ? quelle fut la nature exacte de la proclamation de l'indépendance le 15 mai 1948 : visait-elle la création d'un etat spécifiquement juif, ou les arabes de palestine y avaient-ils une place ? israël pouvait-il être juif et démocratique, laïque et moderne tout en refusant la séparation de la religion et de l'etat ?
    Ce débat historiographique marque le délitement du récit national sioniste qui tenait lieu jusqu'à hier d'identité consensuelle.
    Han greilsammer en restitue l'ampleur, les origines comme la portée (première partie : nouvelle histoire : la rupture).
    Mais la querelle des historiens ne s'explique pas seulement par l'ouverture des archives : celle-ci n'a fait qu'activer celle-là. bien que les archives pour les périodes suivantes demeurent inaccessibles, les chercheurs remettent également en cause le récit des événements, de 1948 à l'assassinat de rabin.
    Car ils ont tous, comme citoyens, participé à des conflits - glorieux et unanimistes comme la guerre des six-jours, contestés et traumatisants telles la guerre au liban ou la répression de l'intifada. témoins, ils posent, à partir des événements dont ils sont les contemporains et les acteurs, des questions qui reflètent les affrontements à propos de la reconnaissance de l'autre palestinien et de l'avenir du pays.
    Des questions et des débats qu'ilan greilsammer noue dans une histoire nouvelle (seconde partie : les temps forts de l'etat d'israël : 1948-1996). en sorte que le lecteur découvre le fil qui court entre colloques d'historiens et réactions du grand public : israël, au regard de son histoire, doit-il, peut-il être un etat sans identité juive, un etat comme les autres ?
    On l'aura compris : cet ouvrage pionnier, sans équivalent dans aucune autre langue, reconduit la crise d'identité nationale à la spécificité d'israël : comment écrire l'histoire d'un etat oú histoire et mémoire collective se confondent, oú les témoins se font historiens, oú les historiens sont à la fois des chercheurs soucieux de rigueur scientifique et des citoyens en quête de la paix ?.

  • Ce pourrait être la fable de l'arbre et du buisson.
    L'arbre, c'est la manière dont trop souvent encore, en France, on présente les origines de l'homme : comme un tronc planté droit, sans presque aucune branche morte, qui aurait vu se succéder les hominidés jusqu'à Homo Sapiens, notre ancêtre. Le buisson, c'est désormais l'image de branches multiples et sans descendance, fruit d'une évolution qui tâtonne et bricole sous l'empire du seul hasard. Une évolutiondiscontinue, marquée par le décalage constant entre les progrès des caractéristiques anatomiques et les progrès de l'intelligence.

    Cette image nouvelle se dégage des découvertes advenues au Cours du dernier quart de siècle. Il y a d'abord celles, préhistoriques, de squelettes d'hominidés jusqu'alors ignorés et qui ne sont aucunement nos ancêtres. Ces découvertes conduisent à postuler désormais qu'il n'y a pas eu uniquement succession des espèces, mais bien coexistence de certaines d'entre elles dans le temps et dans l'espace. Pourquoi l'une a-t-elle survécu et donnée l'homme ? La réponse est apportée par la théorie de l'évolution qui porte aujourd'hui l'accent sur la " spéciation ", c'est-à-dire la production incessante d'espèces nouvelles, et le " tri entre espèces " comme mécanismes de sélection naturelle.

    Langage, faculté symbolique, conscience de la mort et invention de l'art n'apparaissent que très tardivement, au stade d'Homo sapiens, il y a 100 000 ans. Autant de caractéristiques qui n'avaient rien d'inéluctable, l'évolution avant pur s'arrêter avec l'homme de Néandertal qui ne jouissait pas de celles-ci. C'est en ce sens qu'on peut parler d'unicité de l'espèce humaine. C'est en cela qu'il n'y a pas en " naissance " de l'homme, mais " émergence ", fruit imprévu d'adaptations contingentes.

  • Après avoir dormi pendant quelque quarante années dans les archives de son avocat danois, Maître Mikkelsen, puis dans celles de la fondation qui porte son nom, les lettres écrites de prison par Céline à sa femme et à son avocat voient enfin le jour grâce au travail de François Gibault et au soutien de Lucette Destouches et des Editions Gallimard.
    Ce sont autant d'émouvants documents écrits par Céline pendant les jours les plus sombres de son existence alors que, détenu au Danemark à la demande des autorités françaises, il faisait l'objet d'un mandat d'arrêt pour trahison, crime alors passible de la peine de mort. Ces lettres, qui sont autant de cris lancés par un homme traqué, témoignent de sa fureur de vivre, de sa révolte face à l'injustice et de sa tendresse pour les seuls êtres qui lui restaient au monde, sa femme, Lucette Almansor, sans laquelle il n'aurait sans doute pas survécu, et leur chat Bébert, qui fut tout au long de ces années douloureuses leur affectueux et fidèle compagnon d'infortune.
    Ces lettres témoignent aussi du génie littéraire de Céline, par leur vaillance, leur poésie et leur drôlerie. Elles constituent, avec toutes les autres correspondances, déjà publiées ou à venir, une part importante de son oeuvre.

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