QUAE


  • Depuis la fin du XIXe siècle, l'anthropologie qui étudie l'unité de l'humanité dans la diversité de ses manifestations, n'échappe pas au partage entre nature et culture. Elle est scindée entre une anthropologie physique qui établit l'unité par-delà les variations et une anthropologie culturelle ou sociale qui fait état des variations sur fond d'unité. Mais l'anthropologie culturelle est elle-même divisée entre deux explications : celle qui considère les diversités culturelles comme autant de réponses adaptatives aux contraintes du milieu naturel et celle qui insiste sur le traitement symbolique d'éléments naturels choisis dans le milieu environnant. Selon Philippe Descola, c'est en se libérant du dualisme et en recomposant une écologie des relations entre humains et non-humains que l'anthropologie, acceptant de renoncer à son anthropocentrisme, pourra sortir des débats entre déterminismes naturels et déterminismes culturels.


  • On a longtemps pensé découvrir les lois de l'apprentissage en soumettant un rat à l'épreuve du labyrinthe. Certes, si on le récompense, le rat « apprend » le parcours. Mais à quelle question le rat répond-il réellement ? Que signifie le labyrinthe pour lui ? Comment interprète-t-il la récompense ? Aujourd'hui, la réussite du processus de l'habituation dans l'observation des primates n'est plus considérée comme le seul résultat du travail des humains. Elle tiendrait tout autant à la volonté des singes de se laisser approcher (la proximité des observateurs représenterait une protection pour eux). Pour certains, la prise en compte des dimensions relationnelles constitue un artefact qu'il faut éradiquer : l'animal répondrait en fait à une autre question que celle qui lui est posée. Selon d'autres, toute situation scientifique interrogeant les vivants relèverait elle-même de l'artefact. Les animaux ne « réagissent » pas à ce que nous leur soumettons : ils interprètent une demande et leur réponse traduit leur point de vue sur la situation. C'est à elle qu'il faut s'intéresser. Les scientifiques travaillant sur le bien-être animal suivraient-ils cette voie prometteuse ? Quelles sont les conditions permettant de tels changements ? Telles sont les questions que ce livre leur adresse. On y découvre que le fait d'interroger les animaux sur ce qui les rend heureux pourrait inciter les scientifiques à modifier leurs pratiques et admettre que le point de vue de ceux qu'ils étudient constitue en fait le véritable objet de leurs recherches.


  • Selon l'esprit du temps, tout en ce monde, serait évaluable. Ce qui se dérobe à l'évaluation serait donc suspect de collusion avec la médiocrité ou l'obscurantisme. Le travail n'échappe pas à cette logique et son évaluation objective est à la base des nouvelles méthodes de gestion, de management et d'organisation du travail. Pourtant, l'investigation clinique du travail suggère qu'une part essentielle de l'activité humaine relève de processus qui ne sont pas observables et résistent donc à toute évaluation objective. Source de difficultés qui augmentent la charge de travail, l'évaluation des performances a aussi des effets pervers (sentiments d'injustice ou conduites déloyales entre collègues). Il se pourrait qu'une bonne part de la souffrance et de la pathologie mentale dans le monde du travail soit liée aux nouvelles formes d'évaluation.

  • Si l'on sait depuis longtemps que le bien-être humain dépend en partie de la nature, cette dépendance est aujourd'hui mise en exergue à travers la notion de services écosystémiques, définis comme étant les bénéfices que les êtres humains tirent du fonctionnement des écosystèmes.
    Cet ouvrage met en évidence les limites de cette approche pour penser notre rapport à la nature et notre responsabilité vis-à-vis de sa protection. Après un aperçu historique de la conception des relations entre le bien-être humain et le fonctionnement des écosystèmes, l'auteure décrit l'émergence des « services écosystémiques » comme nouvelle norme dans le monde de la conservation. Elle montre comment cette approche a renforcé et multiplié les tentatives d'évaluation monétaire de la biodiversité et la façon dont ces deux mouvements, d'instrumentalisation de la nature puis de quantification des bénéfices qu'on en tire, participent d'une dynamique de marchandisation de la biodiversité.

  • Léo Coutellec propose dans cet ouvrage de construire un espace de réflexion critique sur ce qu'il nomme la science impliquée. Nom d'une science qui prend acte de sa responsabilité, attentive aux conséquences, une science qui ouvre la possibilité d'un questionnement sur ses finalités, qui ne revendique plus sa neutralité axiologique pour affirmer son objectivité, la science impliquée vise au partage des savoirs et des pouvoirs liés à ces savoirs. Pour l'auteur, l'enjeu est de doter la science d'un nouveau principe démocratique qui permettrait, non pas de la sortir de la tourmente sociétale dans laquelle elle semble être prise, mais de la penser au pluriel dans la profondeur de son implication radicale au réel. Sa réflexion épistémologique sur les sciences rejoint celle de l'éthique.
    Issu d'une conférence donnée à l'occasion du 20e anniversaire du groupe Sciences en questions, ce petit ouvrage renouvelle les réflexions épistémologiques et philosophiques au sein de la démarche scientifique et notre façon de penser la responsabilité dans les sciences.


  • En 2016, trouver un équilibre entre ce qui est brevetable et ce qui ne l'est pas semble devenu vain : les partisans du brevet ont gagné une guerre commencée dans les années 1960. Mais la brevetabilité du vivant soulève encore les passions et porte à la discussion.
    Pionnière et experte de ces sujets depuis de nombreuses années, Marie-Angèle Hermitte pose ici la question qui fâche : où sont les gouvernants ? Dans ce petit ouvrage, elle nous expose les grandes évolutions des droits intellectuels dans nos sociétés. Elle nous montre combien l'accaparement des dispositifs juridiques par les acteurs industriels est un processus ancien, mené tantôt au grand jour, tantôt de façon subreptice. Le droit des brevets a toujours cherché à étendre son empire, substantiel et géographique. Les brevets sur le "vivant" sont longtemps restés au niveau des méthodes et des dispositifs. Dès la fin des années 1970, sous la pression constante des industriels de la chimie, les microorganismes passent sous l'emprise de la brevetabilité, surprenant presque les pouvoirs publics nationaux et européens. L'auteure examine quelle a été la stratégie des industriels, des offices de brevets et des pouvoirs publics pendant cette période. Elle nous montre combien la généralisation de la brevetabilité du vivant a provoqué chez certains agriculteurs, philosophes, juristes, scientifiques, ou dans l'opinion publique, des sentiments mêlés de sidération et de rejet.

  • Ce livre expose les conséquences politiques, organisationnelles et individuelles de l'introduction du modèle managérial, du secteur privé, dans la recherche scientifique publique : recherche du résultat, avancement au mérite, management par projet, obsession évaluatrice. Quels sont les paradigmes qui sous-tendent cette nouvelle gestion publique ? Comment analyser les effets psychologiques, idéologiques et organisationnels de ces pratiques managériales ? Comment agir face à ce mal-être au travail ?

  • Comment le chiffre est-il devenu depuis 2006, date d'entrée en vigueur de la Loi organique sur les lois de finances, la pièce maîtresse d'une manière de gouverner dans laquelle la décision politique est soumise à une logique du résultat ? L'auteur s'interroge sur l'emprise actuelle de l'évaluation gestionnaire sur la définition de l'activité de gouvernement. Il montre comment elle affadit les pratiques démocratiques. Il aborde les formes de résistance que les agents de la fonction publique et les citoyens peuvent opposer à cette érosion.

  • L'expérimentation animale passe généralement pour être indispensable au progrès de la science et, par conséquent, au bonheur de l'humanité. Aussi a-t-elle été abandonnée, jusqu'en 1968, à la liberté la plus absolue. Cependant le droit, poussé par l'évolution des moeurs et des idées, s'infiltre partout et l'expérimentation animale n'échappe plus à son influence. La nouvelle directive de l'Union européenne du 22 septembre 2010 relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques, dont les principaux effets se feront sentir à partir de 2013, a ulcéré, sur de nombreux points, les associations de protection des animaux. Elle marque pourtant une nouvelle conquête du droit en créant les conditions de sa substitution à l'éthique sur laquelle, jusqu'alors, reposait essentiellement la protection des animaux destinés à l'expérimentation.

  • Après avoir brossé un panorama des fondements de l'éthique économique et sociale, Christian Arnsperger ébauche une analyse inspirée du fonctionnement de la société économique moderne. Catherine Larrère nous invite, pour sa part, à replacer la nature comme médiatrice entre les deux ordres rivaux de l'éthique et de l'économie, pour en faire une demeure accueillante et durable. D'où vient l'inflation contemporaine de la demande d'éthique ? Dans un troisième essai, Jean Ladrière nous livre sa réponse : de l'inefficacité de nos normes usuelles face à l'artificialisation croissante du monde par la science et la technique.

  • Ce livre traite du processus de création et du bilan du Comité d'éthique et de précaution pour les applications de la recherche agronomique de l'Inra et de l'Ifremer (Comepra). Les conférenciers exposent la prise en compte et la diffusion des questions d'éthique liées à la recherche sur le vivant (clonage, OGM et secteur médical).

  • Cet ouvrage tente de tracer les liens entre le néolibéralisme et la restructuration des universités et des instituts de recherche. Après avoir observé les nombreuses crises que l'enseignement supérieur et la recherche se doivent d'affronter, l'auteur montre la façon dont la version néolibérale des sciences économiques a été mise en oeuvre pour modifier les moyens d'entreprendre et d'évaluer la recherche, l'enseignement et l'engagement publics. Il décrit les transformations qui s'ensuivent et leur oppose sa propre position dans ce débat complexe. Enfin, après avoir porté une attention particulière aux voies qui n'ont pas été empruntées, il conclut : pour qui et pourquoi avons-nous besoin de connaissances ? Quel genre de société future souhaitons-nous ?

  • La biologie reconnaît deux entités dont l'existence semble une donnée immédiate de la perception et non une élaboration théorique ou le résultat d'une démarche expérimentale. Ce sont l'espèce et l'individu, dont on cherche à expliquer la genèse et le fonctionnement. Cette reconnaissance structure la biologie dans ses champs disciplinaires et dans ses théories. Elle aboutit à une séparation entre les disciplines qui concernent l'espèce (les sciences de l'évolution, la systématique...) et celles qui expliquent l'individu (l'embryologie, la physiologie...). De ce fait, l'évolution des espèces et le développement des organismes individuels sont considérés comme deux phénomènes qui, ayant des causes distinctes, nécessitent des approches séparées. Lors d'une série de conférences tenues en 2011, l'auteur soutient que cette manière de scinder la biologie n'est plus tenable au regard des données expérimentales acquises récemment. Il propose une nouvelle théorie dite de l'ontophylogenèse qui unifie la biologie : l'évolution des espèces et le développement embryonnaire résultent d'un seul processus de sélection naturelle étendue.

  • Comment les scientifiques peuvent-ils participer aux controverses dont font l'objet certains développements techniques ? En injectant une sensibilité littéraire dans cette participation. Telle est la thèse de cet ouvrage. Au travers d'illustrations telles qu'un poème d'Henri Michaux ou une déclaration de faucheur volontaire d'OGM, Yves Citton examine comment les scientifiques peuvent participer aux débats publics et civils et contribuer à sortir de la confrontation des disciplines, des domaines et des opinions.

  • Les scientifiques seront de plus en plus sollicités pour formuler des avis permettant aux "décideurs" de se prononcer en connaissance de cause, au point que cette activité spécifique d'expertise est désormais reconnue comme l'une des tâches constitutives du métier de chercheur. Partant d'une analyse de la nature particulière de cette activité, l'auteur développe une réflexion originale, riche de multiples propositions, sur l'organisation de cette mission au sein des organismes de recherche.

  • Les succès comme les excès de la biologie moléculaire se sont en partie construits sur la métaphore informatique du "programme" génétique. Henri Atlan s'interroge sur les implications de cette métaphore pour l'orientation des recherches et des interprétations scientifiques, mais aussi pour l'information destinée aux non-spécialistes, citoyens et décideurs. Des découvertes récentes concernant les prions, le clonage ou la biologie du développement viennent ébranler le modèle, relancer le débat sur les effets épigénétiques et soulignent les limites de ce nouveau réductionnisme. Les théories de la complexité et de l'auto-organisation du vivant, dont Henri Atlan fut l'un des pionniers, éclairent ces questions et permettent de les situer dans la perspective plus globale de l'évolution de la biologie moderne.

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