Desclée de Brouwer

  • La démocratie n'est pas finie, au sens où elle n'est pas achevée et où elle est encore capable de nous surprendre.Elle ne retrouvera sa force qu'en admettant ses faiblesses : des maux qui ne sont pas passagers, mais constants et irréductibles. Des maladies chroniques, qui tiennent à son essence et à l'humanité même. Mais qui peuvent connaître des pics mortels. Il nous faut donc connaître et affronter ces maladies, pour revenir, non à une santé parfaite, mais à la vie humaine, avec ses créations et ses joies, dont la démocratie est une condition.Quelles sont ces maladies ? Avant tout, une violence intérieure aux relations humaines, contre laquelle la démocratie est la seule à lutter, face à des régressions toujours possibles. Cette violence prend des formes nouvelles accentuées par les ébranlements de l'époque : le soupçon ou le cynisme, renforcés par Internet ; le racisme, nourri par le terrorisme; l'ultralibéralisme, aggravé par la mondialisation.La démocratie qui affronte ces maux, peut seule les guérir, dans une crise qu'elle saura dépasser à condition de la comprendre. Elle se ressaisira alors et s'élargira dans le monde et à tout le monde.
    Frédéric Worms est professeur à l'École normale supérieure et membre du Comité consultatif national d'éthique. Il est notamment l'auteur de : Bergson ou les deux sens de la vie (2004) ; La Philosophie en France au xxe siècle. Moments (2009) ; Revivre. Éprouver nos blessures et nos ressources (2012 - Prix lycéen du livre de philosophie, 2016) ; Penser à quelqu'un (2014).

  • Auteur des Maladies chroniques de la démocratie, Frédéric Worms tient également une chronique dans le journal Libération. Il n'échappe donc pas à la sidération qui définit l'époque : des attentats aux épidémies, en passant par l'incendie de Notre-Dame, # Metoo ou le climat, il est saisi par l'événement.Mais en l'exprimant, en l'analysant, en le mettant à chaque fois à l'épreuve d'une pensée du vivant et de la justice, il nous donne le premier moyen de la résistance : un sens partagé. Car l'événement, ce sont aussi des actes, des oeuvres, des ressources que l'on peut repérer et soutenir. Ces chroniques vont à leur rencontre.Comment répondre aux dangers qui nous menacent ? En traversant l'épreuve de l'événement et en retrouvant la dimension vitale de la démocratie. Afin que les années de sidération soient aussi les jalons d'une résistance. Car rien n'est joué d'avance.
    Frédéric Worms est professeur de philosophie à l'École normale supérieure et membre du Comité consultatif national d'éthique. Il est notamment l'auteur de : La Philosophie du xxe siècle en France. Moments (2009) ; Revivre. (2012 ; Prix lycéen du livre de philosophie, 2016) ; Pour un humanisme vital (2019) ; Les Maladies chroniques de la démocratie (2017 ; réédité en même temps que ces chroniques).

  • Notre civilisation est si matérialiste qu'elle détruit paradoxalement les bases matérielles de notre vie commune, ceci dans une indifférence quasi générale. Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Comment rendre compte de notre capacité de destruction sans égale ?On tente de répondre à partir de l'époque qui nous échoit : celle de l'Anthropocène (qui marque les dommages irréversibles introduits dans l'environnement), celle aussi de l'envolée du numérique et d'un délitement parallèle et conjoint de nos démocraties. Ce parcours permet de dégager les racines spirituelles de la violence que nous nous infligeons à nous-mêmes comme à notre environnement.Or la spiritualité est une donnée fondamentale de toute société, où se rejoignent un dépassement de soi et un certain rapport à la nature. Affirmer ceci, c'est découvrir que la pensée émane du monde, plus que d'un sujet isolé : l'esprit se voit libéré de sa frénésie transformatrice et s'ouvre à une forme de contemplation. Apparaît alors la promesse d'une autre civilisation, d'une nouvelle Terre.
    Dominique Bourg est philosophe. Président du conseil scientifique de l'ex-Fondation Hulot, il enseigne à la Faculté des géosciences et de l'environnement de l'Université de Lausanne. Il a, entre autres, publié : Transcendance et discours (1985) ; L'Homme artifice (1996) ; Vers une démocratie écologique (avec K. Whiteside, 2010) et le Dictionnaire de la pensée écologique (avec A. Papaux, 2015).

  • Notre avenir sera si riche que nous n'avons pas à nous soucier des dettes qui s'accumulent : elles seront effacées par les performances du futur. Et si l'homme est un être nuisible qui a dévasté la planète, il pourra sans problème être régénéré et «augmenté » par les miracles de la technologie. Telles sont les promesses que nous fait le capitalisme spéculatif.Depuis près d'un demi-siècle, cet esprit malin a saisi la sphère financière, puis l'économie réelle, et enfin la société tout entière. Il a bouleversé le travail, la consommation, les entreprises, les mentalités et la vie quotidienne pour produire une société matérialiste, fébrile et fataliste. Rebondissant à chaque crise, il a pris la forme de la financiarisation, puis de la digitalisation. Il prépare déjà sa nouvelle mue.À chaque fois, il nous fait espérer un avenir qui nous sauvera, tout en nous susurrant que l'être humain en sera exclu s'il ne s'adapte pas. Voici donc le récit de ce destin qu'on nous dit implacable, de son origine à son non moins implacable dénouement.
    Pierre-Yves Gomez est essayiste et professeur à l'Emlyon, où il dirige l'Institut français de gouvernement des entreprises. Spécialiste du lien entre l'entreprise et la société, il a notamment publié : La République des actionnaires (2001) ; L'Entreprise dans la démocratie (2009) ; Le Travail invisible (2013) et Intelligence du travail (2016).

  • Née au XVIIe siècle, la tolérance est devenue notre vertu centrale, au point de se confondre avec la démocratie. Mais ses conditions d'exercice ont changé : le schisme protestant mettait au défi de faire coexister des versions différentes du christianisme. Notre situation est tout autre. Les revendications de droits subjectifs, d'une part, et les migrations, d'autre part, ont bouleversé les thèmes, puis l'exercice de cette vertu : nous devons accepter les orientations sexuelles les plus diverses tout en accueillant les croyances et les moeurs de populations d'origines variées.Le basculement d'une partie des opinions en Europe et aux États-Unis indique que la tolérance n'est pas acquise. Elle exige de chacun un effort permanent pour surmonter ses propres aversions. Détachée des aversions, la tolérance est creuse. Dégagées de la tolérance, les aversions peuvent devenir criminelles. Il faut donc penser ensemble ces deux notions. C'est au jugement politique et moral qu'il incombe de réviser nos manières de vivre, voire de réprouver certaines coutumes. Car tolérer, ce n'est pas pérenniser les appartenances. C'est empêcher l'humiliation de l'homme par l'homme.
    Claude Habib est une ancienne élève de l'École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses. Elle a enseigné la littérature du XVIIIe siècle à l'université Charles-de-Gaulle à Lille, puis à la Sorbonne-Nouvelle, où elle a dirigé le Centre Rousseau. Elle a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels: Le Consentement amoureux. Rousseau, les femmes et la cité (1997); Galanterie française (2006) ; Un Sauveur (roman, 2008) ; Le Goût de la vie commune (2014) ; Deux ou trois nouvelles du Diable (roman, 2016).

  • La figure imposante du révolutionnaire est morte. Mais celle du réactionnaire a survécu et prend de l'ampleur partout dans le monde. Il n'en reste pas moins l'inconnu de notre temps. Certes, il nous agace et nous fait peur. Mais nous ne nous interrogeons pas sur lui. Qui est-il ? Quelle est sa vision du monde ? On sait ce qu'il déteste, mais on sait moins ce qu'il veut.Le révolutionnaire se nourrissait d'espoir, le réactionnaire se nourrit de nostalgie. Il n'est pas conservateur, car il pense que l'Apocalypse est arrivée : dégoûté par tout ce qui l'entoure, il est électrisé par la splendeur du passé. Comme Don Quichotte, chaque expérience le confirme dans ses rêves. Car la nostalgie est irréfutable...Ce pessimisme historique inspire des figures aussi hétéroclites que des djihadistes rêvant d'un califat mondial et des polémistes qui voient dans ces attentats la confirmation de leur fatalisme, des catholiques intégristes et des maoïstes qui ont conservé leurs petits livres rouges, des antimondialistes et des néo-impérialistes russes, turcs et hindous. Tous avancent dans le passé.L'heure de la réaction a sonné. Il importe de l'entendre.
    Mark Lilla est historien des idées et essayiste. Enseignant à l'Université Columbia de New York, il écrit souvent dans The New York Review of Books et pour The New York Times. Il a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels : Le Dieu mort-né. La religion, la politique et l'Occident (2010) ; La Gauche identitaire : l'Amérique en miettes (2018).

  • De Cahuzac à Benalla, les scandales suivent le rythme du monde ou participent à son accélération. Ils se diffusent par Internet, entraînant révélations et réactions instantanées. Au point que nous ne faisons plus la différence entre le vrai scandale et la provocation artificielle.Rien ne semble alors nous arrêter, ni dans la transgression ni dans la défense des règles, qui fragilise plus qu'elle protège. Scandaliser ou se scandaliser n'est pas réservé aux extrémistes. Nous sommes tous guettés par un conformisme qui engendre à son tour des scandales financiers, humanitaires, écologiques...C'est en résistant à cette multiplication de provocations, de scandales et d'affaires que nous pourrons faire apparaître le motif de cet emballement : un désir de justice qui affirme pour tous un droit à l'existence sur une Terre fragilisée. Que des êtres singuliers fassent de ce désir un droit, c'est la condition même de la démocratie.
    Jérôme Lèbre ancien élève de l'École normale supérieure, est membre du Collège international de philosophie. Il a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels : Vitesses (2011) ; Derrida - La justice sans condition (2013) ; Les Caractères impossibles (2014) ; avec Jean-Luc Nancy, Signaux sensibles (2017) ; et plus récemment, Éloge de l'immobilité (2018).

  • L'antispécisme exige aujourd'hui violemment la « libération » des bêtes. Cela supposerait d'interdire tout produit d'origine animale, ainsi que des pratiques jugées « oppressives » (équitation, chasse, corrida, zoos...), voire de préférer la vie d'un chimpanzé à celle d'un handicapé mental. L'antispéciste est au végane ce que l'intégriste est au croyant.Ce courant dispose de théoriciens influents, comme Peter Singer, et de relais politico-médiatiques, comme l'association L214 ou le Parti animaliste. Or la disposition des animaux à souffrir ne suffit pas à leur donner des droits fondamentaux sur le modèle des droits de l'homme. Il est également malhonnête d'enrôler dans une telle cause le féminisme et l'antiracisme. Enfin cette utopie cache mal ses liens avec le transhumanisme...Les « libérateurs » des animaux apparaissent alors davantage comme le symptôme d'une société qui s'invente une idéologie pour mieux affronter le vide qui la ronge : productivisme sans fin, industrie agro-alimentaire devenue folle, perte du lien social, destruction de la planète... Mais ce n'est pas en faisant de l'animal un nouveau messie que nous infléchirons notre destin.
    Ariane Nicolas est journaliste indépendante. Ce livre est son premier essai.

  • Souvent, la foule est criminelle, émeutière, redoutée pour sa force indomptable. Elle inquiète par la fièvre qui l'anime et la violence éruptive qui s'en dégage. On oublie qu'il est des foules paisibles et inoffensives, qu'elles sont des cibles faciles pour les terroristes et que le coeur de nos villes peut devenir le lieu de crimes de masse.Malgré le choc qui l'étourdit, cette foule innocente se relève. Elle se recompose et se dresse sur nos places publiques. Là où la panique menace, on voit monter la solidarité ; là où on craint la haine, la dignité s'impose. La foule citoyenne s'avance en marches silencieuses pour résister devant l'épreuve. Elle s'individualise peu à peu : son anonymat s'efface, son bruit se fait voix.De cette âme collective surgissent des gestes, des noms, des visages. La singularité des vies et des liens apparaît. Un grand récit émerge du désastre initial. Il s'ancre dans un collectif reconstitué, des formes du deuil réinventées, une forte attente de justice. La foule des victimes du hasard devient une communauté de destin. De son parcours, ce livre veut témoigner.
    Denis Salas est magistrat et essayiste. Il dirige la revue Les Cahiers de la Justice et préside l'Association française pour l'histoire de la justice. Dernières publications : Le Courage de juger (2014) et Erreurs judiciaires (2015).

  • La crise traversée par la Catalogne et par l'Espagne en 2017 a surpris par son intensité. Pourquoi une région riche et prospère, jouissant d'une large autonomie, s'est elle lancée dans un projet sécessionniste ? Est-il porté par une majorité ou bien n'est-il que l'expression de partis activistes ? Le choc frontal entre Carles Puigdemont et l'État espagnol a fini par fracturer durablement la région.Cette crise tient à la diversité des catalanismes et à leur poids dans la mémoire nationale. La Catalogne concentre en elle une lutte séculaire pour les libertés démocratiques, les ambiguïtés d'un nationalisme parfois exclusif, la menace des rivalités militantes et les risques d'une identité devenue incertaine à force d'être revendiquée. Si une telle effervescence a donné le meilleur au siècle dernier, elle peut aujourd'hui donner le pire et provoquer une crise grave, en Espagne comme en Europe.
    Benoît Pellistrandi, ancien élève de l'École normale supérieure, est agrégé et docteur en histoire. Directeur des études de la Casa Velasquez de 1997 à 2005, il a entre autres publié : Les Relations internationales de 1800 à 1871 (2000); Un discours national ? L'Académie royale d'histoire de Madrid entre science et politique. 1847-1897 (2005) ; Histoire de l'Espagne. Des guerres napoléoniennes à nos jours (2013).

  • La droite française a bien changé. Depuis la Manif pour tous, la jeunesse conservatrice fait sa révolution : elle a l'individualisme et le libéralisme en horreur, affiche un catholicisme militant et n'est plus dégoûtée par le Rassemblement national, qui pour la première fois sait qu'il peut compter sur le soutien d'une part massive des jeunes de ce pays.Qu'est devenue la fringante droite littéraire qui sévissait il y a quinze ans ? Muray et Dantec sont morts, Houellebecq est maintenant consensuel, Nabe n'est plus audible... Le panthéon intellectuel de la jeunesse conservatrice d'aujourd'hui, bercée aux éditos de Zemmour et aux livres de Michéa, est d'un tout autre genre.Une droite « décomplexée » qui ne croit plus à la littérature est-elle toujours de droite ? Deux visions du monde s'opposent : l'une est idéologique, l'autre artistique. L'une joue sans fard le jeu de la politique, l'autre cherche à lui échapper. Reste à savoir laquelle des deux l'emportera.
    Alexandre de Vitry est né en 1985. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure de Lyon, il est l'auteur de deux essais : L'Invention de Philippe Muray (2011) et Conspirations d'un solitaire. L'individualisme civique de Charles Péguy (2015), ainsi que d'un récit : La Conquête de l'Alsace (2014).

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