Mars 2018

Le poche qu’on aime en Mars :
 

« On me demande un certificat « d’aryanité » pour exposer ou enseigner, car j’ai été licencié au motif de mes origines de « juif galicien ». Je n’ai pas daigné produire l’acte de naissance qui m’aurait rendu à une filiation plus à la mode. Quand bien même je serais juif et natif de Galice, je ne vois pas en quoi je serais un être humain inférieur à un protestant de Basse-Saxe. Lécher les bottes sales des hommes de pouvoir n’a jamais été dans mes habitudes alimentaires. »
 
Quel lien entre Carl, peintre alcoolique, homme détruit par la guerre, vivant désespérément seul dans le sud de la France, loin de son fils Josh, lui-même présentateur vedette d'une émission de téléréalité à Chicago, et cette mystérieuse Magda, étudiante à l'école d'art du Bauhaus dans l'Allemagne des années 30 ? La découverte récente d'un tableau spolié par les Nazis pourrait bien être la clé du mystère. Ce portrait du père de Carl par le peintre Otto Dix soulève bien des questions sur son passé. L'enquête est lancée...
 
Et le lecteur est ferré !
Yannick Grannec parvient à nous captiver avec cette histoire feuilletonesque en va-et-vient, ce roman foisonnant, érudit et à la construction épatante. Véritable hommage à l'art, à la passion sous toutes ses formes et à la drôle de danse qu'est la vie, Le bal mécanique, dont le titre est emprunté à un tableau de Paul Klee, est comme l’œuvre de ce grand peintre : bien pensé sans être bien-pensant, vif et coloré, libre et inspiré.

Amour monstre, Katherine Dunn, Gallmeister, 11€80

Le poche du fond du rayon :

« J’ai un petit d’homme dans les mains et je suis en train de lui raconter la vie. J’adore faire ça, parce que les bébés répondent volontiers si on les écoute. Je sais écouter, j’ai appris. Interrompre un nouveau-né qui s’adresse pour la première fois au monde, c’est criminel. […] Moi, j’écoute la peau. La peau livre les secrets. Prenez un bébé dans les mains et fermez les yeux. Oubliez que vous avez peur parce que vous croyez que vous allez le casser. Fermez les yeux et écoutez la peau, les muscles, l’ondulation des chairs. Laissez parler votre peau et laissez la peau du nouveau-né vous répondre. Vous entendrez une sonate de peau. »
 

Béatrice est auxiliaire de puériculture dans une maternité et rend visite, chaque jour, aux femmes qui viennent d’accoucher. Certaines sont heureuses, beaucoup sont un peu perdues, d’autres ont vécu un accouchement difficile. Chaque jour, elle tente de leur apporter un peu d’humanité, de réconfort. Chambre 2, chambre 4, chambre 11… Chacune d’elle a son histoire, que nous transmet Julie Bonnie. En parallèle, Béatrice conte au lecteur son passé de danseuse nue dans une troupe ambulante, l’apprivoisement du corps et la vie itinérante. Que s’est-il passé pour qu’elle renonce à cette existence nomade et intègre un monde qu’elle espérait « normal » ? Pourquoi l’histoire de ces femmes résonne-t-elle autant en elle ?
 
Comme on le dit, « don’t judge a book by its cover » – ne jugez pas un livre à sa couverture – ici particulièrement kitsch. Julie Bonnie dresse le portrait d’une femme à l’esprit bouillonnant. Empathie pour les patientes, rage face aux comportements de certains soignants ou de situations insolubles, désespoir parfois lorsque les émotions sont trop intenses… C’est un roman bouleversant qui nous est offert et dont la sobriété d’écriture permet une plongée quasi-sensorielle au cœur de l’histoire de Béatrice. Une ode à la puissance du corps féminin et au don de soi.
 
Chambre 2, Julie Bonnie, Pocket, 6€40
 

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