Le poche qu'on aime en Mars

« Nella l’applaudit en silence et reste face au soleil, sa chaleur rare en octobre, pour en profiter tant qu’elle le peut. Cette portion du Herengracht fait partie de la Courbe d’Or, mais, à ce jour-là, le canal est brun et banal. Les maisons qui se dressent sur le quai couleur de boue sont phénoménales. Admirant leur reflet symétrique dans l’eau, majestueuses et superbes, elles sont les joyaux qui font la fierté de la ville. Au-dessus de leurs toits, la Nature s’efforce d’exister, avec ses nuages safran ou abricot, échos des richesses d’une république glorieuse. »

Lorsque Nella quitte son village pour épouser un riche marchand d'Amsterdam, elle ne s'attend pas à trouver un foyer froid et un mari absent. À à peine dix-huit ans, elle rêve d'amour et d'avoir des enfants. Nous sommes à l'automne 1686 et la jeune fille tombe de haut lorsqu'elle reçoit en guise de cadeau de mariage une miniature de sa nouvelle maison. Décidant d'en prendre son parti, elle passe une commande auprès d'un miniaturiste qui va peu à peu lui révéler les secrets de la maison en lui envoyant des figurines plus vraies que nature...

Un récit exceptionnel ! Dans la veine des textes de Tracy Chevalier, celui-ci nous entraîne aux Pays-Bas à la fin du XVIIème, une époque qui laisse peu de place aux femmes... Et pourtant, les personnages féminins de cette histoire sont denses, intelligents, révoltés aussi. Grâce à une héroïne curieuse et attachante, le lecteur est plongé au cœur des mystères de cette famille, entre non-dits et phénomènes parfois étranges... Un premier roman exaltant qui mérite largement son statut de best-seller tant on a du mal à le quitter !

Miniaturiste, Jessie Burton, Editions Folio


Le poche du fond des rayons

« La nuit passa comme passent toutes mes nuits, avec pour seuls rêves des rêves du lieu où je me trouvais. C’est comme si je possédais un œil désincarné qui fonctionne de manière autonome lorsque je dors, qui étudie la terre qui m’entoure avec l’intensité du rêve et emplit ensuite mon esprit éveillé d’une connaissance du terrain plus grande que je ne l’imaginerais possible. Mes nuits sont presque toujours ainsi, et mon œil travaille, et je connais mon chemin à l’avance sans jamais me tromper. »

Depuis des années, un homme passe ses journées à marcher seul dans un lieu reculé des Etats-Unis, une sorte de montagne que les gens du coin appellent "la Lune". La Lune est une vaste étendue désertique de pierres grises sur laquelle rien ne pousse. Personne ne connaît l'histoire de ce marcheur qui se perd dans ses souvenirs, ses rêves et de nombreuses digressions... qui permettent peu à peu au lecteur de découvrir son passé de tueur professionnel pour l'armée américaine. De cette époque, William Gasper a gardé un certain nombre d'ennemis, dont peut-être cet homme étrange qui le suit...

Avec L'homme qui marchait sur la Lune, Howard Mc Cord produit un texte inclassable. Une tension très particulière nous tient en haleine du début à la fin et nous plonge au cœur de l'histoire de ce personnage atypique. Il s'agit d'un des premiers romans publiés aux éditions Gallmeister, que les amoureux de Nature Writing connaissent bien. Le titre n'échappe d'ailleurs pas à ce genre puisque Gasper est très lié à la nature et évolue en communion avec elle. Une étiquette à laquelle on peut accoler celles de conte philosophique et de thriller, offrant ainsi une lecture intrigante et incontestablement marquante. C’est donc avec enthousiasme que nous vous recommandons ce récit quasi... lunaire.

L'homme qui marchait sur la lune, Howard McCord, Editions Gallmeister 


Le poche qu'on aime en Mars

« Mais s'ajoutait à la sensation de froid, plus fort que tout, la marque d'une brûlure : quelqu'un, Firmin, le frère d'Antoine, avait tracé une croix gammée sur son crâne.
Une croix gammée !
Le pire qu'elle eut à endurer même si personne n'avait ri devant le résultat. Personne n'avait craché non plus.
Une croix gammée alors qu'elle était innocente de tout le sang versé ! Qu'elle avait en abomination la guerre, la haine et le fanatisme ! Quel rapport y avait-il entre donner de l'amour, en recevoir et ça ? Aucun. Aucune correspondance. Aucune passerelle possible. L'amour n'était pas la guerre. »

 

À la fin de la guerre, Maria Salaün, accusée d'avoir eu une relation avec un Allemand, est tondue sur la place publique de Saint-Brieuc sans autre forme de procès. La tête haute, elle accepte l'humiliation en se parant de la robe de fiançailles de sa mère décédée. L'image marque toute la population présente ce jour-là, celle d'une jeune femme à l'allure d'ange et à la chevelure du diable... Mais Maria ne se sent coupable de rien et, la tête nue, habillée de la robe blanche, ses boucles rousses dans une petite bourse avec, à la main, la chaise de bistrot sur laquelle elle était assise, elle part en quête de vengeance et d'excuses : le coiffeur d'abord, puis ceux qui n'ont pas agi, et tous les coupables...

Le récit de Maria prend corps grâce à l'écriture de Fabienne Juhel qui est d'une grande poésie. Outre cette passionnante histoire d'une femme réclamant réparation, ce sont les métaphores délicates de l'auteure qui absorbent le lecteur dans cette quête de justice. Un texte touchant et puissant.
 

La chaise numéro 14, Fabienne Juhel, Babel, 8€50

 



Le poche du fond des rayons

 

« En lâchant l'embrayage, il conclut par un « tu te débrouilleras très bien ».
Je n'étais pas vraiment sûr de partager son avis et, après trois tentatives malheureuses pour remonter la pente sans caler, j'en étais totalement convaincu : il avait menti. »

 

Jeune étudiant (et citadin !), Pete Fromm accepte un boulot qui le coupera de la civilisation pendant des mois. L'objectif : garder des millions d'œufs de saumons dans les Rocheuses... sauf que cette activité ne l'occupe que quelques instants par jour et qu'il lui faut trouver des occupations pour le temps qu'il va passer avec sa solitude ! Un détail : le jeune homme ne connaît rien de son environnement ; s'il a accepté ce job, c'est sur un coup de tête et par admiration pour le monde des trappeurs. Ses connaissances sont très rudimentaires – il sait à peine cuisiner ! - et il va donc devoir se débrouiller avec les quelques conseils prodigués au début de l'aventure...
Entre grands espaces et mésaventures aussi drôles que variées, ce texte vous embarquera dans des contrées perdues et magnifiques. Un roman d'apprentissage savoureux !
 

Indian Creek, Pete Fromm, Gallmeister, 9€80
Le poche qu'on aime en Février

« Dans ce parcours doux et débridé du crayon sur la feuille matinale, et par ce regard tendre épousant le trait à la suite de la main à l'œuvre, il y a comme un contentement pour Bedrich, et c'est peu dire. Une joie presque, secrète et immobile, surplombant les parois du ghetto, réduisant à néant, le temps d'une seconde, les tragédies. Tiens, comme ce soleil de maintenant peut-être, touchant au front ; que l'on sait pourtant partagé par les autres et qui ne saurait donc, aussi bien que le trait du crayon, nous en tenir a l'écart. »


Tchécoslovaquie, pendant la seconde guerre mondiale. Berdrich Fritta arrive au camp de Terezin avec sa femme et son fils. Nommé à la direction du bureau des dessins du camp, il rencontre des artistes avec lesquels il décide d'agir pour témoigner de ce qui s'y passe. Dès qu'il dessine, Berdrich s'envole, s'échappe de la réalité du camp. Et nous nous évadons avec lui tellement ces passages du récit sont merveilleusement écrits...
Antoine Choplin est indéniablement doué. Avec peu de mots, il nous offre un livre d'une force magistrale. Des chapitres courts nous racontent l'histoire de Berdrich par bribes, telles des impressions. Si le contexte est noir, il est toutefois transcendé par l'art, le dessin, la musique, les livres, l'humanité... la beauté. Cette beauté même qu'observe le dessinateur à chaque instant.
Un texte sobre et bouleversant.


Le poche du fond du rayon

« [...]Le plus incroyable chez le poisson rouge, c'est sa mémoire. On le plaint de n'avoir qu'une mémoire de trois secondes, d'être à ce point dépendant du présent – or c'est, au contraire, un don. Car il est libre. Il ne souffre ni de ses faux pas, ni de ses erreurs, ni d'une enfance perturbée. Il n'a pas de démons intérieurs. Son placard ne contient pas le moindre squelette. Et je vous le demande, quoi de plus drôle que de découvrir le monde trente mille fois par jour ? Comme c'est bon d'ignorer qu'on n'a pas vécu son âge d'or il y a quarante ans, quand on avait encore tous ses cheveux, mais il y a seulement trois secondes, si bien que, en fait, cet âge d'or n'a pas de fin. »
 
Bleue Van Meer, 17 ans, vit seule avec son père depuis la mort de sa mère douze ans plus tôt. Elle serait une jeune fille tout à fait ordinaire si son père n'était pas un universitaire fantasque l'ayant éduquée à la littérature dès son plus jeune âge. Tous deux vadrouillent d'une ville universitaire à l'autre, vivant une relation fusionnelle, ponctuée de grands débats et de joutes oratoires... jusqu'à leur arrivée à Stockton. En effet, quelque temps après leur installation, Hannah Schneider, professeur préférée de Bleue, meurt dans des circonstances étranges... De quoi lancer l'adolescente dans une enquête non dénuée d'humour et de virtuosité.

En publiant ce premier roman à l'âge de 30 ans, Marisha Pessl fait fort : érudition, suspense, légèreté de ton... c'est un régal ! Abordant des sujets multiples, dressant le portrait d'une héroïne attachante, critiquant subtilement la société de consommation, ce récit est d'une densité plaisante et . A lire d'urgence si vous êtes passé.e à côté !

La physique des catastrophes, Marisha Pessl, Folio, 11€10



Le poche qu'on aime en Janvier

« Je vais écrire un essai sur sa poésie, si lucide, si parfait, qu'il traversera l'Atlantique, et Anne Sexton, la meilleure poétesse de sa génération, tombera à nos pieds.
- Tu es folle, mignonne, dit Sophie [...]. Tiens, trois mots qui commencent par un a.
- Azuttendrir, abasourpiger, asfixilitique. Et avec un m, crie à son tour Morgana.
[...]
- Mentipouiller, mésaventurer, masturbaiser, enchaîne Sophie.
- Ah, tu en es là ? Tu penses à quelqu'un en particulier ? »  


Chili, début des années 70, avant le coup d'état de Pinochet. Sophie habite à Santiago avec Diego, son père qu'elle a peu vu étant enfant et à qui elle voue une admiration sans bornes. Elle veut être artiste, elle dessine, elle crée ; c'est une jeune fille solitaire. Sa rencontre avec Morgana va, sans le savoir, chambouler sa vie : avec elle, Sophie lâche toutes les barrières et trouve une harmonie parfaite dans le trio qu'ils forment avec Diego. Ce qu'elle ne sait pas, c'est que son amie et son père vont faire tanguer cet équilibre en s'aimant en secret pendant plusieurs années...

Auteure peu connue en France, Carla Guelfenbein est née à Santiago et a fui la dictature chilienne avant de rejoindre son pays natal. Son récit est d'abord celui d'une passion semi-interdite, en tout cas d'un amour qui doit rester secret. Mais cette histoire est aussi celle d'un pays en plein bouleversement et de ceux qui résistent, qui luttent pour le maintien des libertés. Les mots de Carla Guelfenbein sont frappants, mêlant révolte et sensualité, passant d'un personnage à l'autre, d'une temporalité à une autre... Un magnifique texte dans lequel les corps vibrent avec l'histoire du Chili.

Nager nues, Carla Guelfenbein, Babel, 7€80

Le poche du fond du rayon

« L'humanité produit une incroyable quantité d'imbéciles. Plus un individu est bête, plus il a envie de procréer. Les êtres parfaits engendrent au plus un seul enfant, et les meilleurs, comme toi, décident de ne pas procréer du tout. C'est un désastre. Et moi, je passe mon temps à rêver d'un univers où l'homme ne viendrait pas au monde parmi des étrangers mais parmi ses frères.»
 
Cinq jours, huit personnages. Au sein d'une station thermale où l'on prétend soigner l'infertilité se déroulent les vies d'êtres communs et pourtant singuliers. Une jeune infirmière enceinte, pense-t-elle, d'un célèbre trompettiste, lui-même marié ; la femme de celui-ci, morte de jalousie, un gynécologue fantasque et talentueux ou encore un ancien détenu politique sur le point de quitter le pays... L'intrigue commence comme un vaudeville mais le lecteur averti sait bien que sous des apparences de légèreté, les textes de Kundera tournent vite à l'humour noir...

La valse aux adieux est le dernier texte que Kundera ait écrit sur le sol tchèque avant son départ pour Rennes... Certains considèrent que l'atmosphère du roman est symbolique de celle qui règne en Tchécoslovaquie depuis l'invasion de l'URSS mais l'on peut aussi le lire comme une satire des relations humaines dans laquelle chaque personnage laisse entrevoir le pire de lui-même, dans laquelle les destins s'articulent autour du mensonge, de la jalousie et de la trahison, dans laquelle chaque protagoniste joue, se donne en spectacle avant de disparaître...

La valse aux adieux, Kundera, Folio, 8€20


Le poche qu'on aime en décembre


« Il y avait [dans le sac de ma mère] le paquet de cigarettes, orné de l'image d'un cheval avec une bosse sur le dos, et leur odeur épicée me rappelait ses mains. Elle avait l'habitude de faire disparaître les cigarettes peu à peu dans sa bouche comme des sucettes. J'y goûtai, elles étaient excellentes et j'en avais mangé deux et demie quand elle se dressa au-dessus de moi, tout ensommeillée, l'air doux avec ses cheveux noirs et lisses descendant jusqu'à la taille... pour se transformer instantanément en folle à lier, les cheveux tourbillonnant autour du visage comme un nuage noir. […] Elle a couru en me tenant dans ses bras, a appelé un taxi et en est sortie au pas de course. » 

Les auteurs islandais ont le vent en poupe ! Après Olasfdóttir et son merveilleux Rosa Candida, plongez dans les souvenirs de Gudrun Eva Mínervudóttir : Album est un concentré d'instantanés de vie, de moments brefs allant de l'enfance de la narratrice à son entrée dans l'âge adulte. Gudrun est une petite fille curieuse, qui mange les cigarettes de sa mère et se réjouit d'avoir un nouveau frère dont elle est un peu amoureuse. Entre étés à la campagne, déménagements, soirées devant Derrick, les pages dévoilent le quotidien de cette fillette qui grandit, voit son corps se transformer tant bien que mal et part aux États-Unis...

Bien qu'il se passe dans un pays plus froid que le nôtre, ce récit ne peut que faire écho à des pans de notre jeunesse. Avec drôlerie, sans mièvrerie, l'écrivaine se remémore avec sincérité et une grande douceur ces petits bouts d'enfance, comme autant de réminiscences des temps passés. Un roman pour se tenir chaud, pour sourire un peu, à déguster au coin de feu, sous la couette, un jour de pluie avec une tasse de thé (ou de n'importe quelle boisson chaude qui vous siéra)... sans renverser !

Album, Gudrun Eva Mínervudóttir, Pocket, 5€40

Le poche du fond du rayon

« Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que Dieu vous garde ! » cria une voix joyeuse. C'était la voix du neveu de Scrooge, qui était venu le surprendre si vivement qu'il n'avait pas eu le temps de le voir.
« Bah ! Dit Scrooge, sottise ! […]
– Noël, une sottise, mon oncle ! dit le neveu de Scrooge ; ce n'est pas là ce que vous voulez dire sans doute ?
– Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël ! Quel droit avez-vous d'être gai ? Quelle raison auriez-vous de vous livrer à des gaietés ruineuses ? Vous êtes déjà bien assez pauvre ! » 

 
En cette veille de Noël, Mr Scrooge ne ressent aucune joie, aucune compassion, aucune bonté d'âme. C'est un vieux monsieur aigri qui n'accorde qu'à grand peine un jour de congé à son employé de maison frigorifié car, en plus d'être dépourvu de bonté, Scrooge est avare. Le voici donc seul la nuit de Noël, fête qu'il qualifie de "sottise"... apparaissent alors des spectres et autres esprits qui feront naître en lui tellement de frayeurs et de regrets qu'il se transformera en homme généreux et bon avec tous ceux qui l'entourent.

Adapté à de nombreuses reprises, traduit sous différents titres (Conte de Noël, Un chant de Noël, Chanson de Noël...), ce conte est considéré comme un classique du genre. Si Dickens l'a écrit en 1843 dans un esprit pamphlétaire avec une volonté de mettre en lumière les dysfonctionnements de la société, le message a très vite été réinterprété comme une célébration de Noël et est encore largement diffusé. À lire pour se souvenir des valeurs premières de cette fête, pour se divertir et se préparer tranquillement à cette fin d'année. Pour petits et grands !

Cantique de Noël, Charles Dickens, L'Aube poche, 9€90


Le poche qu'on aime en novembre


"Le téléphone sonna de nouveau. Otto sursauta, s'agita et l'attrapa :
Allô ? Oui ? Allô ?
Un silence à l'autre bout du fil, le grésillement de la distance et puis :

Otto ? C'est Otto ? Ici William, ton neveu, le fils d'Harriet. Tu savais qu'on parlait d'Etta dans les journaux ? […] Elle a l'air en forme ; un peu folle peut-être, mais bien, en bonne santé. Il y a une photo en couleurs. Tu veux que je te la décrive ? Voilà : elle est en train de marcher au milieu d'un champ d'herbes, de l'herbe sauvage on dirait. […] Ses cheveux sont plus longs que dans mon souvenir. Et plus raides. Ils sont soulevés par le vent..."

 
À 83 ans, Etta quitte la ferme où elle vit depuis des années avec son mari Otto : elle veut voir la mer. Embarquant avec elle un fusil et du chocolat, elle part seule pour 3000 kilomètres à pieds. Si sa mémoire fuit, ce n'est pas grave puisqu'elle porte toujours sur elle un papier indiquant son nom et ceux des gens qu'elle aime. La solitude ? Elle l'a déjà connue et sa rencontre avec James le coyote saura la remplir. Et dans cette quête la suivront plus de personnes qu'elle ne l'imagine, dont Russell, le voisin qui l'a toujours aimée...

Otto, désemparé, reste à la maison ; il a déjà vu la grande bleue, il l'a même traversée lorsque, à peine majeur, il a fait la guerre. Vivre sans Etta n'est pas chose aisée, bien qu'elle lui ait laissé toutes ses recettes afin qu'il puisse se nourrir. Alors il suit le périple de celle qu'il aime via les journaux et, avec les papiers, il crée des animaux et des êtres immobiles... Au fil du temps, les souvenirs émergent, s'agrégeant autour de la destinée de ces personnages touchants et aimants.

Cette histoire extrêmement tendre amène à une réflexion sur la mémoire et l'oubli. C'est avec plaisir que l'on suit la quête d'Etta et beaucoup de curiosité que l'on découvre progressivement le passé qui lie les trois protagonistes principaux et marque leur destin. Emma Hooper offre un récit empreint de lumière et de douceur aux accents parfois nostalgiques dans lequel chaque lecteur devrait pouvoir puiser un brin de sagesse.

Etta et Otto (et Russell et James), Emma Hooper, Pocket, 7€40

Le poche du fond du rayon

"Le premier langage des humains était fondé sur les gestes. Il n'y avait rien de primitif dans ce langage qui coulait des mains des hommes et des femmes, rien de ce que nous disons aujourd'hui qui n’aurait pu se dire à l'aide de l'ensemble infini de gestes possibles avec les os minces des doigts et des poignets. Les gestes étaient complexes et subtils, ils nécessitaient une délicatesse de mouvement qui depuis a été complètement perdue. Pendant l'âge du silence, les gens communiquaient davantage, et non pas moins. La simple survie exigeait que les mains ne soient presque jamais au repos, et ce n'était que durant le sommeil (et encore) que les gens cessaient de se dire des choses."


Trois êtes solitaires tentent de trouver des réponses à leurs interrogations profondes et un sens à leur vie : Alma, une jeune new-yorkaise d'à peine quinze ans dont le père est décédé, Leo, un vieil homme qui n'a jamais connu son fils et écrit pour se rappeler sa jeunesse et, au Chili, un poète exilé... Sans le savoir, ils sont tous liés par un livre, L'histoire de l'amour, qui marquera de manière indélébile leur existence.

Nicole Krauss donne à lire un roman émouvant, drôle et captivant qui n'est pas sans rappeler l'atmosphère d'Extrêmement fort et incroyablement près de Jonathan Safran Foer - peu étonnant lorsque l'on sait qu'ils ont longtemps été compagnons de vie. On y retrouve ce même goût pour la quête de la vérité, les tentatives de compréhension de ce qui est, le deuil des disparus ainsi qu'un penchant immodéré pour la beauté et la poésie au cœur du quotidien. La construction originale participe de la puissance du texte : chaque chapitre porte la voix d'un personnage et l'alternance des points de vue avec des extraits du roman L'histoire de l'amour créé une dynamique qui emporte le lecteur. Une pépite à découvrir à l'occasion de la sortie du film éponyme, un hymne au pouvoir des mots, à l'importance du souvenir et, évidemment, à l'amour.

L'histoire de l'amour, Nicole Krauss, Folio, 8€70


Le poche qu'on aime en octobre

"Les romans sont des abris où retrouver les disparus. Écrire, c'est construire leur refuge, assembler des branchages, bâtir des murs, préparer les lits, penser à la liste des courses et aux chansons que l'on chantera après le repas. C'est les attendre au bout du chemin, la nuit est tombée déjà, ils sont en retard."
 

Isabelle Monnin a acheté un lot de 250 photographies d'inconnus. Elle les a reçues par la poste. Ce sont eux, les " gens dans l'enveloppe " : elle a décidé de leur inventer une histoire. Elle a appelé la petite fille présente sur beaucoup de clichés Laurence ; sa grand-mère, Mamie Poulet. Et les autres. Elle a mis en scène des envies d'évasion, un départ en Argentine, un sentiment d'abandon, le tout avec une langue poétique. Son ami Alex Beaupain, auteur et compositeur, s'est dit " si on en faisait des chansons ? ". Et puis, comme ça, Isabelle a eu envie de les retrouver, ces gens de l'enveloppe. Un clocher reconnu au coin d'une photo, une enquête qui commence... Et la rencontre avec quelques troublantes coïncidences entre la fiction et la réalité, comme le fait que la fillette devenue maman se nomme Laurence dans la vraie vie. Le lien se crée entre la journaliste et ces inconnus qui ne le sont plus vraiment, au point que certains acceptent de chanter sur le disque...

Avec ce livre hybride mi-fiction, mi-enquête, Isabelle Monnin et Alex Beaupain ont créé une merveille d'émotions, de mélancolie heureuse et d'humanité. 
Un conseil : attendez d'avoir terminé votre lecture avant d'écouter les chansons...

Les gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin & Alex Beaupain, Le Livre de Poche, 8€90

Le poche du fond du rayon

"Mes filles, je sais que vous êtes à l'âge de toutes les tentations et la première c'est la cigarette. Je vous ai toujours dit qu'il est interdit d'interdire dans notre famille. Comme je ne veux pas vous voir fumer en cachette, voilà, je vous offre à chacun une cigarette, vous allez fumer devant moi et vous verrez à quel point c'est immonde et infect et vous y renoncerez toutes seules.
Nous étions toutes les trois alignées sur le sofa du salon. Nous avons tiré sur nos Gauloises sans filtre avant de nous écrier en chœur :
- Papa, c'est magnifique.
Il était livide. Depuis, nous n'avons jamais arrêté. Une semaine plus tard, je découvrais le shit. J'ai fumé mon premier joint et j'ai tellement ri que je voyais la mer plus large et les balles moins mortelles."


C'est la voix de Darina qui porte ce récit ; celui du Liban pendant la guerre civile, dans les années 80, celui d'un journaliste progressiste qui élève ses filles pour qu'elles soient libres d'agir comme elles le souhaitent et de penser par elles-mêmes. Le roman s'ouvre sur la mort du père, qu'on veut enterrer au son de chants religieux ; ce que Darina refuse, exultant, profanant en diffusant une chanson de Nina Simone qu'il aimait tant. Le ton est donné : enfant curieuse et avide d'expériences, Darina grandit avec ses sœurs en se fixant ses propres limites et surtout, en les dépassant et en apprenant qu'une femme vaut autant qu'un homme, que la religion peut rendre fou. Dans le Liban en guerre, elle jouit sans peine, pour oublier la peine, pour oublier la peur, pour vivre encore un peu et surtout, plus fort.

Un témoignage puissant sur une jeunesse entière, raconté avec un humour souvent noir (mais pas toujours) et sans fard, adapté de la pièce éponyme par Mohamed Kacimi. Ça cogne dans tous les sens, ça secoue, ça bouleverse, c'est un texte brut et pourtant magnifique qui nous est offert dans ces quelques pages.

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, Darina Al Joundi & Mohamed Kacimi, Babel, 6€60



Le poche qu'on aime en septembre

"Je sais ce que c'est qu'un corps : ça a besoin d'être sculpté, façonné, forcé de fonctionner. Je ne sais pas grand-chose, mais ça, je le sais : un corps peut être formé, transformé, un corps n'est jamais statique, toujours en mouvement. Je sais aussi que parfois il criera en atteignant ses limites, vous dira qu'on ne peut pas aller plus loin, que, malgré le désir, l'espoir, la volonté, possible ne veut pas toujours dire réalisable. Je sais cela mieux que n'importe quoi d'autre. Il arrive que le corps échoue."

Entre Melbourne et Glasgow, entre les années 90 et aujourd'hui. Danny Kelly, un adolescent modeste d'origine grecque, obtient une bourse afin d'intégrer un prestigieux lycée qui lui permettra de vivre sa passion pour la natation. Très vite, il devient le favori de l'équipe, très vite, la compétition devient de plus en plus difficile. En dehors de la piscine, il est mis de côté parce qu'il ne rentre pas dans le moule du fait de sa pauvreté et de ses racines. Il n'aura alors de cesse de vouloir devenir champion, de tous les battre pour montrer que lui, le "métèque" a réussi. Mais Danny a la rage au ventre, il est furieux, il est en colère et bientôt, c'est la chute...

Barracuda est une claque (pour ne pas dire une Gifle...) ! Qui a déjà lu l'auteur ne sera pas surpris par son écriture brute et par les thèmes abordés ici : le métissage, l'homosexualité, la violence et le poids de la société... Barracuda est avant tout l'histoire d'un adolescent débordé par ses affects, qui ne parvient pas à trouver de stabilité émotionnelle et dont la psychologie est habilement décrite. Ne se reconnaissant pas dans la société, il se sent rejeté. Le rejet entraîne la haine ; la haine mène à la violence, jusqu'au pire... Christos Tsiolkas décrit l'Australie comme un pays dans lequel l'échec est impossible, un pays utopiste, neuf et marqué par la peur de ce qui viendrait rompre ce fragile équilibre. Qu'on aime le sport ou qu'on l'abhorre, on ne peut pas rester insensible à ce texte aux réflexions universelles, sur le dépassement de soi, les désillusions et la reconstruction, car il est d'une rare intensité.

Barracuda de Christos Tsiolkas, Éditions 10-18, 9€10 

Le poche du fond du rayon

"Je regarde, accroupie, les milliards d'étoiles et de planètes et, curieusement, ma propre insignifiance ne me fait plus peur comme autrefois. Elle me paraît au contraire rassurante, puisque j'ai maintenant le sentiment d'être également un élément, si minuscule soit-il, de l'univers complet et parfait. Quand je mourrai, le vent soufflera toujours et les étoiles continueront de scintiller, car la place que j'occupe sur cette terre est aussi éphémère que mes eaux, absorbées par le sol sablonneux ou aussitôt évaporées par le vent constant de la prairie."

À la fin du XIXe siècle, Little Wolf, chef cheyenne, propose un échange au président des États-Unis : il lui demande mille femmes blanches en échange de mille pur-sangs. Ainsi, il espère renouveler la population cheyenne et assurer leur survie pour encore quelques années. Si le gouvernement prétend trouver cette idée ridicule, il n'en est rien en réalité. Mais où trouver ces femmes ? Dans les prisons et les asiles... Le roman est présenté sous la forme du journal de l'une de ces laissées-pour-compte, qui va découvrir un peuple proche de la nature et des besoins de l'homme, en opposition avec la vie qu'elle a toujours connue...

Traduit en français en 2000, ce roman est un succès (mérité) de librairie ! Si l'on n'est pas certain de la véracité de l'histoire, il n'en demeure pas moins qu'elle est un passionnant réquisitoire pour un retour à la nature et une réflexion sur la condition humaine. Beaucoup des femmes enfermées à l'époque, à l'instar de la narratrice, l'ont été parce qu'elles dérangeaient ou contrevenaient aux mœurs de leur temps ; le récit n'est donc pas dénué d'un certain féminisme en plus d'être une ode à une existence plus simple et respectueuse de l'ensemble du vivant.

Mille femmes blanches de Jim Fergus, Pocket, 7€80

 




Le poche qu'on aime en août

 

"Hermie, il y a une chose que tu ne sembles pas comprendre. C’est très bien de respecter une femme. C’est parfait. C’est démocratique. Mais c’est elle qui ne te respectera pas si tu n’essaies pas de la baiser.
- J’ai du mal à te croire.
- Je t’assure. Mon frère me l’a dit. Les femmes sont comme ça. Elles veulent que tu tentes même si elles ne te laissent pas faire, parce que, bien qu’elles ne te laissent pas faire, elles veulent que tu essaies. C’est pour ça que tu dois essayer."

Été 1942, sur une petite île au large de la Nouvelle Angleterre. Trois adolescents de quinze ans, Hermie, Oscy et Benjie s'ennuient et ont les hormones en ébullition. La guerre gronde, Pearl Harbor a déjà eu lieu mais ils sont bien loin de tout ça, l'armée n'étant pour eux qu'un moyen de frimer auprès des filles. Hermie, l'éternel inquiet, tombe amoureux d'une mystérieuse et très belle femme qui devient son ultime fantasme tandis qu'Oscy, le meneur, se démène pour obtenir les faveurs d'une fille de son âge. Benjie, quant à lui, a des préoccupations qui ne se situent pas au-dessous de la ceinture. Tous les trois vont vivre un été riche en découvertes, à commencer par celle d'un manuel d'anatomie expliquant quelles sont les douze étapes à franchir pour atteindre le septième ciel...

Classique enfin réédité en poche, Un été 42 est un livre extrêmement drôle ! C'est tendre, naïf, joyeux... Une étonnante plongée dans l'adolescence de l'auteur. Entre tourments, vannes et bagarres, on rit beaucoup des trois garçons qui tentent d'explorer leurs nouveaux désirs mais se heurtent à des obstacles divers dans cette quête du plaisir et de l'amour. Parsemé de références musicales et cinématographiques de l'époque, ce roman à la belle écriture nous offre du dépaysement, de la fraîcheur et ça fait du bien !


Un été 42, Herman Raucher, Folio, 7€70


Le poche du fond des rayons

"Les couleurs elles-mêmes compensaient mes difficultés à cacher ce que je faisais. J'aimais broyer les ingrédients qu'il rapportait de chez l'apothicaire, des os, de la céruse, du massicot, admirant l'éclat et la pureté des couleurs que j'obtenais ainsi. J'appris que plus les matériaux étaient finement broyés, plus la couleur était intense. A partir de grains rugueux et ternes, la garance devenait une belle poudre rouge vif puis, mélangée à de l'huile de lin, elle se transformait en une peinture étincelante. Préparer ces couleurs tenait de la magie."

Au XVIIème siècle, la jeune Griet est engagée comme domestique dans la maison du peintre Vermeer. Très vite, l'artiste s'attache à elle et remarque, en plus de sa beauté, sa capacité à harmoniser les couleurs. Alors elle l'assiste, prépare ses poudres colorées tandis qu'il s'étonne de son goût pour l'art. Malgré la jalousie de sa femme, le peintre décide de prendre la jeune fille pour modèle. Peu voient d'un bon œil ce mélange entre classes et les bruits courent sur le lien qui unit le maître et la servante...

On ne présente plus ce roman inspiré par le célèbre tableau... Deuxième parution de Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle est d'une grâce inouïe. C'est un texte subtile, profond, tout en ombres et surtout en lumière – comme les œuvres de Vermeer. On s'attache vite à Griet, généreuse, douce et intelligente qui voue une fascination à la peinture et à son maître mais se révèle à la merci des hommes. D'une écriture précise et délicate, l'auteure éveille nos sens et nos émotions avec ce récit clair-obscur d'une grande intensité.

 

La jeune fille à la perle, Tracy Chevalier, Folio, 8€20

    Le poche qu'on aime

    Le château (Les Ferrailleurs, tome 1) – Edward Carey – Le Livre de Poche – 7€90

    "La maison parlait : elle chuchotait, jacassait, gazouillait, criait, chantait, jurait, craquait, crachait, gloussait, haletait, avertissait et grognait. Des voix jeunes, hautes et gaies, de vieilles voix, brisées et tremblantes, des voix d'hommes, de femmes, tant et tant de voix, et pas une seule qui vînt d'un être humain."

    Construit dans une décharge, au milieu des détritus londoniens, un immense château composé de bâtisses rapportées d'ici et là abrite un microcosme humain. Chaque personne y vivant est issue de la famille Ferrayor. Les plus nobles ont un prénom, les domestiques se nomment tous Ferrayor et oublient progressivement d'où ils viennent. Chacun reçoit à sa naissance un objet particulier qu'il conserve jusqu'à sa mort.
    A quinze ans, Clod vit dans cette bien étrange demeure selon des us et coutumes tout aussi bizarres et possède un don : il entend les objets parler. Alors que son existence semble tracée et que chacun reste à sa place sans jamais se croiser, débarque une jeune orpheline dont l'arrivée coïncide avec la disparition de la poignée de porte de Tante Rosamud. L'histoire de la famille Ferrayor va s'en trouver bouleversée...

    Lire un roman d'Edward Carey, c'est avant tout plonger dans un univers. Gothique, bizarre, désuète, steampunk... Difficile de qualifier son œuvre ! D'une grande richesse littéraire, ce texte, premier tome d'une trilogie, nous entraîne dans un monde fantastiquement loufoque de la fin du XIXe siècle. On y trouve des personnages atypiques, naïfs, méchants, curieux... et rien n'est laissé au hasard : l'auteur anglais illustre lui-même son roman, et avec talent. Comparé à Borges, Calvino, Perec et même Satie et Burton, nul doute qu'Edward Carey saura séduire les lecteurs curieux. On est loin des livres de plage, mais l'été est aussi une belle occasion de découvrir des pépites !

     

    Le poche du fond des rayons

    L'oiseau Canadèche – Jim Dodge – 10/18 – 4€90

    "- Nous refusons absolument tout ce qui sort de l'ordinaire.
    - Eh ben, ça doit vous faire une petite vie bien merdeuse et salement étroite, non ?"

    À la mort de sa mère, le petit Titou est recueilli par son grand-père, un homme persuadé d'avoir trouvé la potion d'immortalité – indice : c'est un alcool très très très fort. Buveur et joueur invétéré, chercheur d'or, marié quatre fois et vivant en pleine nature, loin des contraintes, Pépé Jake n'est a priori pas le tuteur idéal... mais l'affection entre les deux êtres est immédiate et, malgré leurs divergences de caractères, la vie s'écoule paisiblement dans ce coin perdu des États-Unis... jusqu'au jour où Titou découvre un poussin coincé dans les clôtures qu'il aime tant construire : Canadèche est adoptée et fait désormais partie de la famille !

    Ce très court roman est une petite merveille aux allures de conte philosophique. Point de longueurs, beaucoup d'humour, de tendresse et une dose de loufoque dans ce livre. Le trio composé de l'oiseau glouton, du vieux grognon et du garçon tranquille est plus qu'attachant et nous offre une éclatante leçon de vie. Une lecture à déguster sans tarder.

     

    Camille.

     

    Le poche qu'on aime

     

    Fairyland – Alysia Abbott – 10/18 

    "À la notion d'autorité est attachée la notion d'auteur. Le parent est l'auteur de l'enfant.

    La vérité est que je ne voulais pas être un poème de mon père. Je voulais être son dessin, l'une de ses nouvelles, son œuvre d'art la plus raffinée. Je voulais qu'il me façonne avec son amour et son intelligence. Je voulais qu'il relise et corrige mes erreurs et mes nombreux défauts avec un stylo rouge ou une gomme bien propre. […] Mais qu'advient-il du poème inachevé si l'auteur meurt ?"

    Alysia a deux ans lorsque sa mère décède dans un accident de voiture et que son père, Steve, s'installe avec elle à San Francisco, décidant de vivre au grand jour son homosexualité. Nous sommes dans les années 70 en pleine période hippie et Steve Abbott va devenir un poète célèbre, notamment dans la communauté gay. Alysia raconte son histoire, celle de sa famille, son enfance et son adolescence auprès de ce père atypique, à une époque où l'homosexualité gagnait en visibilité sans pour autant être réellement tolérée hors des quartiers bohèmes de la ville.

    Cette biographie se dévore comme un roman et le mélange des extraits du journal de Steve avec les souvenirs d'Alysia en font un récit fort. On y lit aussi bien l'amour incommensurable que se portent ces deux êtres projetés dans une forme de marginalité sur fond de drogues et d'une liberté précaire, que le témoignage d'une époque marquée par l'épidémie du Sida dont décédera finalement Steve Abbott. C'est un livre passionnant, fascinant, extrêmement riche et touchant, l'histoire d'un lien indéfectible entre un père et sa fille qui font de leur mieux pour traverser la vie ensemble.

     

    Le poche du fond des rayons

     

    Le testament caché – Sebastian Barry – Folio 

    "J'ai jadis vécu au milieu des hommes et je les ai trouvés dans l'ensemble cruels et froids, et pourtant je pourrais citer les noms de trois ou quatre d'entre eux qui étaient des anges.

    Je pense qu'il est possible de mesurer l'importance de notre vie à l'aune de ces quelques anges que nous apercevons parmi nous, sans pour autant être comme eux."

    Roseanne McNulty est une femme irlandaise de bientôt cent ans. L'asile psychiatrique dans lequel elle est enfermée depuis la moitié de sa vie va être détruit, aussi son médecin doit-il décider si elle est apte ou non à sortir. Commencent alors des entretiens entre le docteur Grene et sa patiente, qui amènent peu à peu le lecteur à comprendre qui est Roseanne et pourquoi elle a été internée...

    Ce texte à deux voix est brillamment mené; au récit de la vie de Roseanne se succède celui de son médecin, un homme altruiste mais malheureux. Peu à peu apparaissent les incohérences de cet enfermement, la petite histoire rejoint la grande puisque le destin de cette femme est étroitement mêlé à celui de son pays, l'Irlande. S'inspirant de faits réels, Sebastian Barry livre dans une fine écriture le passionnant témoignage d'une époque heureusement révolue et dresse le portrait d'une héroïne ordinaire et pourtant exceptionnelle. Un livre qui reste en tête longtemps après avoir été refermé...

    Camille & Marie Claire

     

     

    Le poche qu'on aime

    Trois fois dès l'aube - Alessandro Baricco - Folio


    "Ces pages racontent une histoire vraisemblable qui, toutefois, ne pourrait jamais se produire dans la réalité. Elles décrivent en effet deux personnages qui se rencontrent à trois reprises, mais chaque rencontre est à la fois l'unique, la première, et la dernière. Ils peuvent le faire parce qu'ils vivent dans un Temps anormal qu'il serait vain de chercher dans l'expérience quotidienne. Un temps qui existe parfois dans les récits, et c'est là un de leurs privilèges." 

    Un hôtel, un homme et une femme. Sur ce thème, Baricco brode trois histoires dans lesquelles des êtres perdus évoluent comme sur un fil et semblent se croiser dans des dimensions différentes. Dans la première, il est très tard... ou très tôt. Dans le hall, un homme est assis. Une femme entre, en robe de soirée et la conversation est lancée. La deuxième nouvelle met en scène un concierge et une adolescente qui le défie et fuit son petit ami. La dernière nous emmène auprès d'un petit garçon orphelin et d'une policière bienveillante... De troublantes coïncidences apparaissent entre les personnages pour qui tout se déroule juste avant l'aube... 

    Toujours avec cette atmosphère onirique qui le caractérise, l'auteur italien nous offre un très joli petit roman, en écho à Mr Gwyn mais pas seulement. À lire sur un fond pianistique (éventuellement), en se laissant porter par les dialogues qui formeraient presque une pièce de théâtre, de par leur fluidité et leur poétique simplicité.


    Le poche du fond des rayons

    Gioconda - Nikos Kokantzis - L'aube poche 

    "L'amour débordait par mes yeux, mes oreilles, ma bouche, le bout de mes doigts. Ma peau était amoureuse, mon coeur, ma gorge, tout mon corps. Et son amour à elle venait vers moi, j'étais traversé par cette vague chaude, lisse, affolante. Nous ne dîmes pas un mot. Nous étions si proches l'un de l'autre qu'il n'y avait pas de place entre nous pour des mots."

    En Grèce, Nikos rencontre Gioconda. Ils grandissent ensemble, tombent amoureux sans même s'en rendre compte et vivent secrètement cet amour au-dessus de tout. Les premiers émois du coeur et du corps, c'est ensemble qu'ils les découvrent. Mais Gioconda est juive et la guerre qui n'était qu'une menace lointaine les ramène bientôt à la réalité... 
    Il est difficile de parler de ce roman et d'en rendre toute la beauté sans en dresser un portrait tendant vers le pathos... Car oui, l'histoire échappe à cet écueil trop fréquent qui consiste à faire larmoyer son lecteur par des procédés littéraires plus ou moins efficaces. Ici, rien de tout cela : une écriture sobre et tendre qui sublime la vision adolescente d'un amour pur et profond. On sait dès le début que l'issue sera tragique, ce qui ne rend la lecture de ce petit bijou que plus magnifique et bouleversante. 

    Et pourtant, on en retient surtout la beauté de l'amour et le soleil d'un bel après-midi d'été..

    Camille.

    empty